La mémoire de l’eau offre un regard systématique sur une vallée où le temps s’écoule au fil de l’eau.

Durant une année, une caméra de surveillance installée sur la berge a permis de collecter, à l’heure où la pleine mer remplit l’estuaire, des photographies de la rivière du Trieux selon un même point de vue plongeant, circulaire et renversé. Associées en diaporama vidéo ou synthétisées en une seule image, les trois cent soixante-six prises de vue inscrivent ce lieu dans la durée en une succession de points de rencontre entre l’avant et l’après, le dessus et le dessous, l’instant et la surface.

L’eau qui arrive ici n’est pas encore la mer. Si elle garde la mémoire de la source, par le limon qu’elle charrie, elle ne sait rien de la marée qui s’apprête à l’absorber. Elle a jailli des nappes souterraines, a ruisselé à travers les champs et les forêts pour devenir rivière, fleuve côtier, et devra suivre son cours, pour enfin, se fondre dans la mer. S’apprêtant à franchir le barrage du Moulin en cet instant, elle relie la source, d’où elle vient, à l’océan, où elle va se jeter. Pourtant, en regardant vers l’amont, on voit ce qui sera, tandis que, tourné vers l’aval, on voit ce qui a été.

De même, les repères vacillent à la vision mêlée des fonds obscures, des imperfections de la surface et de l’image du paysage reflété. Tout à la fois miroir, support et lentille, la rivière relie le ciel et la terre, l’un embrassant l’autre, parfois jusqu’au vertige. En effet, lorsque la cime des arbres et les nuages se révèlent avec une netteté quasi parfaite, il nous semble que le ciel se déploierait sous nos pieds. Mais le plus souvent, l’image apparaît ridée par le vent, brouillée par la pluie, troublée par les remous, floutée par la brume, obscurcie dans la lumière déclinante, entachée d’algues ou de feuilles mortes… Autant de signes témoignant du temps qu’il fait, du temps qui passe.

La rivière, incarnation du temps et fabrique d’images, rend visible cette notion aussi manifeste qu’insaisissable tout en nous révélant le monde autrement. La mémoire de l’eau invite à penser notre rapport à l’espace et au temps par la contemplation de cette rivière qui apporte l’espoir d’un temps sans cesse renouvelé et emporte le souvenir d’un temps qui nous est compté.

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