La mémoire de l’eau

La mémoire de l’eau propose un regard systématique sur une vallée où le temps s’écoule au fil de l’eau.

Durant une année, une caméra de surveillance installée sur la berge a collecté, à l’heure où la pleine mer remonte l’estuaire, des photographies de la rivière, toujours selon le même point de vue plongeant, circulaire et renversé. Les 366 prises de vue constituent la matière première de l’œuvre. Réunies en une image unique ou associées en diaporama vidéo, elles inscrivent ce lieu dans la durée et composent une succession de points de rencontre entre l’avant et l’après, le dessus et le dessous, l’instant et la surface.

L’œuvre prend la forme d’un disque suspendu, accessible au regard sur ses deux faces. Sur l’une, une impression numérique restitue, dans une image unique, la mémoire condensée d’une année d’observation. Les formes, les couleurs et les textures s’y superposent jusqu’à composer une image trouble, énigmatique, où le paysage semble à la fois présent et insaisissable. Sur l’autre face, une projection vidéo restitue le défilement des 366 prises de vue, faisant apparaître les variations imperceptibles ou soudaines de la surface de l’eau au fil des jours. Entre l’image fixe, qui rassemble et condense le temps, et l’image animée, qui en restitue l’écoulement, le disque met en tension deux manières d’appréhender un même paysage. Suspendu dans l’espace, il invite le spectateur à en contourner la forme, à passer d’une face à l’autre et à éprouver la dualité du regard.

L’eau qui passe ici n’est pas encore la mer. Chargée du limon qu’elle charrie, elle porte les traces de son parcours sans rien savoir de la marée qui s’apprête à l’absorber. Elle a jailli des nappes souterraines, a ruisselé à travers les champs et les forêts pour devenir rivière, puis fleuve côtier, et suivra son cours pour enfin se fondre dans la mer. Au seuil du barrage du Moulin, elle relie la source dont elle provient à l’océan qu’elle rejoindra. Pourtant, selon que l’on regarde vers l’amont ou vers l’aval, le paysage semble inverser le cours du temps : d’un côté, ce qui sera, de l’autre, ce qui a été.

Le cadrage, resserré comme à travers un viseur, concentre le regard sur la surface de l’eau. Le renversement de l’image, toujours changeante, accentue la perte de repères. À la fois miroir, support et lentille, la rivière relie le ciel et la terre, l’un se confondant avec l’autre, parfois jusqu’au vertige. Certains jours, à certaines heures, la cime des arbres et les nuages apparaissent avec une telle netteté que nous croyons voir le paysage lui-même plutôt que son reflet. Mais le plus souvent, l’image se ride sous l’effet du vent, se brouille sous la pluie, se trouble dans les remous, se dissout dans la brume, s’assombrit à la lumière déclinante ou se parsème d’algues et de feuilles mortes. Autant de signes témoignant du temps qu’il fait, du temps qui passe.

Notre regard hésite entre le paysage et son reflet, entre la surface et la profondeur, entre les mouvements de l’eau et la vie qu’elle porte. L’image devient alors le lieu d’une incertitude, où le visible se transforme sans cesse et où la perception ne peut jamais tout à fait se fixer.

Symbole du temps, la rivière donne une forme visible à ce qui, tout à la fois, s’impose à nous et nous échappe. La mémoire de l’eau invite à penser notre rapport à l’espace et au temps, par la contemplation renouvelée d’un paysage en perpétuelle transformation