Pointe de La Malouine

Mon grand-père fêtait ses 70 ans.

La photo le montre au bras de ma grand-mère. Le vent qui soufflait sur la Manche les enlaçait. En contrebas, la mer répliquait de sa couleur émeraude. Ma mère a offert à chacun de nous une reproduction, comme un exemple à suivre.

L’icône d’une vie heureuse ou le cliché d’un ennui longuement partagé.

Tisanes aux fruits rouges

Certains matins, je fumais une tisane aux fruits rouges.

J'empruntais une Royal Ultra Légère à ma mère et remplaçais le tabac par ce mélange suave et parfumé. Quelques bouffées suffisaient à provoquer des vomissements démonstratifs mais sans conséquence.

Je disposais juste d'une journée à moi, loin des bruits de l'école.

Mâchicoulis

La maquette représente un château fort. Avec des créneaux, des meurtrières et des mâchicoulis.

Mon père avait passé son dimanche à préparer l'exposé que je devais présenter le lendemain. Nous nous étions installés dans son bureau, entourés de ses précieuses reliures.

Nous n'avons jamais été aussi proches l'un de l'autre que ce jour-là.

Saint-Domineuc

Nous avions 30 ans à nous deux, Pierre en faisait 12.

Ce jour du mois d'août, nous voulions entrer au Pénélope, à Dinard. Il conduisait, collé au volant de la R5 orange de ma mère, pour voir la route. Le videur nous a jeté, et on est rentrés vers Rennes.

Nous sommes tombés en panne d'essence à Saint-Domineuc.

Le grenier

Je vivais perché, caché, à l’écoute d’une improbable surprise.

Le grenier du garage tenait à quelques planches. Une lucarne laissait filtrer une lumière chargée de poussière. Quelques coussins en velours vert composaient le salon où je fumais dans le silence.

Les dimanches d’automne s’étiraient jusqu’au soir.

Goût de sable

Je passais les vacances près du sable mais pas trop.

L’escalier grinçait. La chambre du deuxième étage était entourée de combles. C’est là que j’ai passé le plus morne des étés. Le goût de rien. Surtout pas du soleil. Ni de la mer. Ma mère semblait préparer à manger sans cesse.

Elle venait de perdre son frère.

Gallic Hôtel

Le bâtiment domine la plage de l’écluse, à Dinard.

Les Le Bourdais et les Murie y possédaient un appartement. Dans ces anciennes suites, réaménagées après-guerre, s’entassaient les glorieuses familles. Mes parents ont peut-être fait connaissance dans l’un des ascenseurs transparents.

Elle avait douze ans, il en avait huit.

Hot-dog

À 19h30, je descendais en patins à roulettes sur la digue.

Je faisais un tour, quelques pirouettes et commandais un hot-dog tomate-tartare-béarnaise. Je le savourais sur un banc, face à la mer, avant de retrouver mes grands-parents dormant en concert, dans leur lit ou devant la télé.

Elle la soprano, lui le ténor.

Flash Dance

Nous étions quatre. J’ai rigolé lorsque les fesses de la danseuse ont rebondi sur le rythme pop.

J’étais tétanisé. Au générique, je me suis retourné sur elle comme un revers de tennis. Nos langues ont tourné rapidement avant que la lumière nous sépare.

J’avais battu mon frère de plus d’un an dans cette molle expérience.

Beauvallon beach

Je portai un maillot rayé en diagonales blanches et mauves.

Lorsque l’homme perché en haut du cocotier donnait le signal, il fallait tirer au plus vite le filet. Le U tracé sur la mer se resserrait en cadence pour qu’une myriade de poissons danse sur le sable blanc.

Chaque participant repartait avec une godaille colorée.

Le melon d’Ernest

Mon arrière-grand-père portait melon et amenait ses fils jouer aux courses.

Je les imagine descendre de La Bouëxière en calèche. Je les entends parier sur un match de boxe, dans l'arrière-salle de Marie Cochet. Je les vois jouer leur vie sur une table de poker ou se réunir pour décider du mariage de mes parents.

Je n’ai jamais vu mon père jouer.

Maison-Blanche

Ma grand-mère était comptable.

Mon père ne prenait aucune décision sans la consulter. Le père d’Yvonne était garde-barrière à Maison-Blanche. Enfant handicapée, elle croisa le chemin d’un chirurgien humaniste qui lui rendit l’usage de ses jambes. Son acuité sévère la garda alerte au-delà de 100 ans.

Ses deux fils sont devenus médecins.

Marvin Gaye

Mon frère aîné était toujours entouré d'une bande de copains.

Ils écoutaient les Rolling Stones, fumaient des Marlboro et jouaient au Tarot. Sa copine l'emmenait sur sa moto pour écouter du Funk, fumer des joints et jouer à être libre. L'exemple que je voulais suivre.

Marvin Gaye est mort le 1er avril 1984, descendu par son père.

La victoire...

...en chantant, nous ouvre la barrière...

Ma mère chantait systématiquement ce refrain en traversant La Victoire, sur la route de Fougères. Nous rentrions la fleur au fusil pour disputer je ne sais quelle bataille perdue d’avance. Il n'était pas question de mourir pour la France ; elle nous ramenait simplement à la maison.

...la liberté guide nos pas...

Les cerises

Mamy était pieuse et délicate.

Elle adorait entendre Tino Rossi chanter ''Le temps des cerises''. Loin du symbole communard, Marie y retrouvait l’odeur de sa jeunesse, peut-être la voix de son père au repas dominical. À ses obsèques, le prêtre a refusé de diffuser cet hymne à l'amour impie.

Le sol des églises est souvent glacial.

Oscar

J'aimais l'école, surtout la nuit.

Nous étions en pleine bataille de crapauds au formol lorsque nous avons croisé son regard. Disons ses orbites. L'idée s'est imposé de ramener le squelette comme butin. Mais pris de panique, nous l'avons abandonné au milieu de la chaussée.

Une voiture passant par là a emporté Oscar dans la nuit.

Le démon

Le rythme possède mon corps.

Le Spider ouvrait ses portes aux teenagers d’Exeter every sunday afternoon. Nous sirotions des sodas avec nos correspondants en attendant le prochain tube de Michael Jackson. Je ne sais quel démon m’a poussé à participer à ce concours de danse. Et surtout, à le gagner.

Mon corps possède le rythme.

Mardi gras

Ma soeur m’a déposé à l’entrée du collège avec un sourire complice.

En descendant de sa Renault 5 orange, je sentis le trac monter. Mon déguisement allait rencontrer son public. Je marchais fier sur mes talons pour définitivement assumer ma partie féminine.

Le prof de Sciences Nat. passa au rouge avant de me virer.

Momo

Chaque année, ma mère rendait visite à Momo.

Elle avait été ergothérapeute à l'hôpital. Momo est tétraplégique et vivait alors dans un poumon d’acier. Je trouvais drôle qu'elle me pose sur son sarcophage et surtout étrange qu'il paraisse heureux de vivre.

Son voyage à lui était réellement imaginaire.

Scrabble

Oncle Georges était le seul frère de mon grand-père que j’aie connu.

Après une vie de médecin de campagne, il habitait avec sa femme Gisèle au rez-de-chaussée d’un HLM. Ils jouaient au Scrabble les volets clos. Lui respirait comme Dark Vador, elle ne respirait plus.

Leurs enfants sont partis les chercher aussi loin que possible.

Citroën LN

Tonton Marcel dormait dans la cour, sur le toit de sa LN.

Il arrivait des Seychelles plein de soleil et d’histoires de poissons multicolores. Dans les années 60, il promenait un couple de guépards dans les rues de Rennes. Il avait été vétérinaire, aventurier, pilote. Il racontait avoir perdu un avion.

À 70 ans, il était le soleil.

Saints Innocents

Mon grand-père aimait faire rougir ma grand-mère.

Il racontait parfois comment ma tante avait été conçue dans le péché. Jean-Baptiste et Marie, encore mineure, s’étaient unis rue des Saints Innocents. Quelques mois plus tard, ils se mariaient pour la vie.

En apprenant la faute, son père l’avait giflé en pleine noce.

Félix

Le salon de mes grands-parents tournait autour du billard français.

Chaque dimanche, je retrouvais Félix autour d’une table. Il m’apprenait les effets et le jeu de bandes. Brésilien, la quarantaine, Il portait un costume trois pièces et vivait en couple avec un militaire.

J’ai cessé de le voir le jour où il m’a invité chez eux.

Quint Flush

Le père de ma mère était joueur de cartes.

Les volets étaient déroulés, plongeant la pièce dans une ambiance nocturne. Un lampadaire éclairait la table à carte. Louis Bobet, père de Louison, était venu de Saint-Méen pour se faire plumer. Sans doute sa manière de lui dire adieu.

Jean-Baptiste vivait son dernier été.

Rami

Le hall séparait la maison en deux.

Le soir, mon père regagnait ses appartements - le salon et le bureau - avant de monter se coucher à l'étage. Ma mère s’installait à la table à manger pour enchaîner les réussites en écoutant la télévision. Parfois, je jouais avec elle une partie de Rami.

Mes frères et ma soeur avaient déjà quitté la maison.

Le Meltem

Nous naviguions au sud des Cyclades, cap sur Santorin.

Mon père ne voulait pas céder face aux rafales du Meltem. Mon frère et moi vomissions dans des sacs transparents en regardant ma tante prier en silence, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel.

Le gouvernail s’est brisé avec l’orgueil de mon père.

Le chef d’orchestre

Le jardin était encore en friche.

Un monticule dominait les broussailles et les massifs d’orties. L’armée que je dirigeais alors, paradait à mes pieds. Bientôt, les soldats se transformaient en musiciens et moi en chef d’orchestre, ma baguette invisible donnait le tempo.

À la fenêtre du bureau, mon frère et son copain me regardaient, hilares.

Toile cirée

La décoration n’avait pas changé depuis l’après-guerre.

Ma grand-mère m’invitait dans la cuisine. Elle préparait du café et déposait sur la toile cirée une boîte de biscuits en métal. Elle prenait des nouvelles et commençait à raconter des histoires sur la fratrie de son mari, le clan Murie.

L’horloge rythmait son récit.

Arsène Lupin

L'oeuvre de Maurice Leblanc tient en plusieurs tomes.

Mon père avait placé cette collection dans la bibliothèque de ma chambre. Cherchant une nouvelle cachette pour dissimuler cigarettes et autres trésors, j’ai creusé un volume sur quelques centaines de pages.

Et je n'ai jamais pu lire les aventures d'Arsène Lupin.

L’appel manqué

Nous aimions l’art, croyait-on, en toute innocence.

Elle était ma copine, lui, mon copain. La filière artistique devait nous emmener vers des ambitions pas encore affirmées. Elle seule a été appelée, et nous autres avons intégré un cursus classique.

Avec des peut-être, on ne réécrit pas le présent.

Dix francs

Une braderie est l’occasion de bien des affaires.

Il était jeune et barbu. Chargé de cartons, il m’a proposé dix francs pour l’aider à transporter un carton dans une remise. Qui est devenu un grenier. Puis un escalier. Pour finir en attouchement.

J’ai jeté la pièce dans un buisson, derrière une grille.

La fessée

L’école Saint-Melaine sentait encore la troisième république.

Les tableaux noirs, les bureaux à encrier, les toilettes extérieures, le préau. L’appartement de fonction. La maîtresse qui tire les cheveux, assène des coups sur la tête, donne une fessée à l’écolière distraite.

Finalement, une école pas très républicaine.

La pêche

Une pièce dans une fontaine peut exaucer vos voeux.

Elles scintillaient dans le fond des bassins du parc du Thabor comme des promesses sucrées. Nous avions pensé plonger à l’insu des gardiens. Plus discret, un aimant suspendu au bout d’une cane nous a rapporté quelques précieux francs.

Les meilleurs bonbons sont acidulés.

Alors, t’es marié ?

Cette question, Papy Route nous la posait à chacune de nos visites.

Son humour à répétition nous mettait mal à l’aise. Tout le monde semblait l’ignorer laissant l’atmosphère se charger de non-dits. En bout de table, il dominait les repas de famille par son décalage, son absence.

Il souffrait d’une maladie de la mémoire.

Björn Borg

Je portais son polo, son short et son bandeau en tissu-éponge.

Mes frères et soeur faisaient des échanges dans la cour, motivés par les retransmissions de Roland Garros. Je voulais participer, mais la différence d’âge me séparait d’eux autant que de Björn Borg.

J’ai saisi sa raquette en bois et l’ai brisée contre les marches du perron.

Papy et Mamy Route

Mon frère aîné avait imposé ce nom ridicule en voyant mon grand-père au volant de ses camions.

L'entrepôt se situait dans la cour de leur maison. Rien n’a bougé. Il subsiste les vieilles pompes à essence, le hangar, reconverti plusieurs fois depuis, les garages, les graviers.

Et dans un coin, les toilettes à la turc, pour les chauffeurs.

Le bouc émissaire

Chaque classe, chaque école a son souffre-douleur.

Le nôtre s’appelait Nicolas. Il était roux comme il se doit. Nous jouions à la mêlée en l’écrasant dans un coin. Dix contre un. Les maîtres ne s’en souciaient pas. Il devait naturellement le mériter.

Un jour, il nous retrouvera pour assouvir sa vengeance.

La fête de la jeunesse

Des points blancs quadrillaient la cour de l’école Saint-Melaine.

Le cours de gymnastique était consacré aux répétitions de cette fête. Le jour de l’Ascension, les écoliers publics de Rennes défilaient tous de blancs vêtus. Le stade vélodrome devenait alors le théâtre d’une chorégraphie de masse juvénile.

Une fête militaire et laïque.

Le carnet

La classe de 4ème G sentait les sécrétions hormonales.

Il circulait un carnet dans lequel chacun rivalisait d’inventivité pour exprimer ses obsessions sexuelles. Collages, dessins et textes salaces donnaient du corps aux mutations qui nous traversaient.

Nous avions inventé le scrapbooking vénérien.

Les soldats de plomb

L’été de mes 12 ans, j’ai séjourné dans une sombre banlieue de Bremen.

Mon correspondant coulait des soldats de plomb pendant que je pleurais dans ma chambre. On mangeait des saucisses le matin et j’ai échangé 2 mots en 3 semaines avec cette famille étrangère.

Je réfléchis à deux fois avant de passer le Rhin.

La farine

Je ne voulais pas aller en maternelle.

Ma mère avait cédé face à mes colères et me déposait chez ma grand-mère. J'aimais jouer seul. Marie essayait parfois de me conduire à l'école. Au retour, elle m'achetait un financier et, main dans la main, nous traversions le moulin Saint-Hélier qui est encore une minoterie.

Je sens encore la farine en suspension.

Virages relevés

L'équipement : une truelle, des billes et des cyclistes en plomb.

La préparation du circuit était minutieuse. Lignes droites, chicanes et tunnels devaient s'enchaîner sur le sable lissé. L'inclinaison des virages était soumise à de nombreux tests. La ligne de départ tracée, le tour de France pouvait commencer.

Le plaisir est dans les préliminaires.

L'héritage

Mes frères m'avaient légué leur trésor de billes.

En quelques années de récréations, ils avaient amassé des kilos d'agates, araignées et autres boulets. Chaque matin, je puisais dans le tiroir, sous mon lit, pour remplir ma bourse. Et chaque soir, je constatais l'érosion de cet héritage.

On ne mérite pas ce qui est acquis.

La charrette

Notre voisin de vacances, M. Boisse vivait seul dans une maison sans âge.

Il était souvent invité aux repas de famille, l'été. Pour leur anniversaire, mon frère et ma soeur recevaient une pièce de 50 francs destinée à être portée en pendentif. Il nous a légué une charrette qui servait surtout à distraire les enfants.

J'y transporte encore les miens.

Le bâteau

Le bâteau de mon père était une Corvette, soeur aînée du Muscadet.

Un voilier en bois que mes aînés ont poncé chaque printemps. Duquel j'ai découvert les Ébihens, Fort La Latte et Chausey. Dont j'étais parfois la figure de proue. Qui gîtait toujours trop pour ma mère.

Qui a fini par échouer dans le jardin de la Pelonnière.

China Girl

Cela se passait dans une cave ou un garage.

Des chaises alignées contre les murs, des gâteaux et des sodas disposés sur une nappe en papier. Quelques spots pour ne pas éclairer la piste et une sono pour diffuser les tubes. Les filles face aux garçons.

Et bientôt le moment de passer le dernier 45 tours de David Bowie.

Le maître des chats

À la maison, j'étais le maître des chats.

Blancs, noirs ou gris, ils ont occupé mon enfance de leur présence insaisissable. Leur ronronnement a bercé mes nuits. Ils m'ont appris la caresse, le jeu taquin et l'indépendance. Leur regard perçant et détaché s'accorde avec mon caractère déterminé et perplexe.

Les chats n'ont pas de maître.

Funérarium

J'étais seul dans la voiture, sur le parking du funérarium.

Mon père rendait visite à son beau-frère, fauché dans un accident de la route. Le toit du bâtiment était recouvert de pyramides vitrées. Il est revenu après un temps indéfini pour s'installer calmement au volant.

Nous avons roulé sans un mot jusqu'à la maison.

La Pelonnière

Le nom de la maison était accroché à un portail fatigué.

Une étroite allée de gravier menait à la propriété. La bâtisse était sobre. Il y faisait toujours froid et humide. Mais elle s'ouvrait sur un immense jardin où l'on respirait l'odeur de l'herbe fraîchement coupée.

Une maison secondaire est un luxe de liberté.

Le bar

Nous traînions un leurre entre les îlots des Ebihens en quête d'un bar.

Mon père a coupé le moteur lorsque nous nous sommes accrochés. Nous avons tiré la ligne jusqu'au moment où un énorme poisson a surgi des eaux. Je le vois suspendu dans les airs, un oeil fixé sur moi.

Il a disparu en cassant la ligne qui nous reliait.

L'iguane

Mes parents ont ramené un iguane en bagage à main.

Ils soutenaient l'avoir sauvé d'une cuisson certaine sur une plage des Antilles. Installé dans un vivarium, il, elle pondait des oeufs vides et attaquait tout ce qui bougeait. Elle a survécu quelques mois.

Mon père l'a congelé pendant 15 ans avant de ne pas l'empailler.

Zimmer eins

Les portes de la cave n'étaient pas encore repeintes.

Des inscriptions en lettres gothiques indiquaient Zimmer eins, zwei... Des allemands avaient réquisitionné la maison pendant la guerre. Derrière l'une des portes, une salle voûtée en terre battue nous servait de débarras et de cellier.

Un terrain de jeu inquiétant.

Champagne

Nous logions seuls dans l'appartement de ses grands-parents, à La Baule.

Une nuit, nous avons visité quelques caves avant de tomber sur une réserve de bouteilles de Champagne. La première vraie cuite de ma vie s'est soldée par un étalage de vomi sur une épaisse moquette crème.

Certaines limites sont faciles à atteindre.

Semi réfléchissant

J'ai volé des balles de golf à Exeter.

Pour impressionner des voisins bien élevés, je voulais dévaliser une boulangerie. Ils faisaient le guet pendant que je remplissais mes poches de bonbons. La femme qui a ouvert la porte sans tain attendait le moment de nous surprendre.

Un mauvais voleur apprend vite à être honnête.

Bonne balle

Le tennis-club de Saint-Briac dominait le Balcon d'Émeraude.

Tenue blanche exigée, jupette recommandée pour les jeunes filles, terre battue abritée des vents, professeur particulier suédois, tarifs aristocratiques protégeaient ses membres des marées estivales.

Un vulgaire lotissement a balayé ce monde clos et distingué.

La messe

Le dimanche matin, ma soeur et ma mère repoussaient la table pour pratiquer un rituel postmoderne.

Faces à la télé, vêtues de collants lycra fluo et de jambières en laine, elles suivaient les pétulantes Véronique et Davina dans leurs gesticulations rythmiques.

Incrédule, j'attendais le générique, et la fameuse séquence de la douche.

Ping-pong

La maison débordait de livres anciens.

Mon père les triait par piles sur la table de Ping-pong. Toujours en quête d'émotions, mon compère et moi-même voulions en tirer quelque profit. Un bouquiniste taiseux reconnu un ouvrage et menaça d'appeler le Docteur Murie.

Il nous a laissé partir, assuré que la leçon était apprise.

La question à 100 francs

Le repas du soir était parfois le théâtre d'un jeu sérieux.

Mon père présentait avec enthousiasme la question à 100 francs : une énigme, un nom ou une date étaient soumis au tour de table. Chacun traînait sa réponse en attendant que le gagnant ne récolte une certaine considération.

Présentateur est un métier difficile.

La carotte

La table de conversion note-franc était rangée dans le secrétaire.

Les bonnes notes étaient récompensées par une somme d'argent. Un 18, 30 Francs. Négociable selon l'importance du contrôle et de la matière. Mon frère s'est payé plusieurs paquets de clopes en ajoutant un 1 sur certaines copies.

Les carottes se mangent crues.

La gitane

Ma 1ère cigarette fut une gitane.

Avec mon copain de l'école primaire, nous avions acheté la seule marque que nous connaissions. Un peu fortes pour nos gorges juvéniles, elles avaient le goût amer de la transgression. Le paquet était caché derrière une pierre de la maison en ruine, au fond du jardin.

Je désespère de ne jamais arrêter.

La cassette

J'avais offert une cassette de vieilles chansons à ma grand-mère.

Sur le magnétophone de sa cuisine, Fréhel, Jean Sablon, Lucienne Boyer, Tino Rossi... nous transportaient dans un passé lustré à la brillantine. Mon père, les yeux humides, n'a pas supporté plus d'une chanson.

Remonter le temps pour toucher la corde sensible.

Saint Georges

J'aime pas la piscine.

D'abord les vestiaires, puis le bain de pieds glaçant et enfin les longueurs. Notre professeur avait gagné des médailles, puis, du volume. Assise au bord du bassin, elle débordait de sa chaise et de son peignoir, nous invitant à nager vers son obscur entrejambe.

Hypnotisés par ses profondeurs, nous virions de bord avec soulagement.

Romain Michelle

Ma mère m'avait confectionné une panoplie en papier crépon.

Quelques coups de ciseaux et pointes de colle m'avaient métamorphosé en redoutable légionnaire romain. En y associant son prénom, j'ai décroché un sourire d'admiration. Son fils pouvait jouer avec les mots.

Mon 1er et dernier calembour, mais je me déguise toujours avec plaisir.

La baleine blanche

Le héros de Jacques Lanzmann ne retrouve jamais son père.

Il marche en compagnie de son grand-père aux bords des routes, sur les chemins, jusqu'aux cimes de l'Himalaya. Il se perd, découvre la sexualité et se construit une raison de vivre.

Certains livres, même médiocres, peuvent guider la marche.

Le beau dessin

J'ai longtemps dessiné, obstinément.

Les cours de catéchisme se déroulaient dans la chapelle qui jouxtait le collège public Anne de Bretagne. Chacun devait représenter une scène biblique. Ma mère est tombée en admiration devant les dessins de 2 enfants, pas le mien.

Mes tableaux trônent maintenant dans son salon, et je ne dessine plus.

La communion

Chacun son rite de passage.

Outre les cours de caté, il y a eu la chorale et la retraite. Certains dimanches, mon père m'emmenait visiter une église et accessoirement, assister à la messe. Puis il y a eu la cérémonie, les photos en aube blanche, le repas de famille et enfin, les cadeaux de récompense.

Mais je n'ai toujours pas croisé Dieu.

Le sport

Mon frère aîné était joueur de foot.

Mon grand-père pensait que j’allais suivre sa voie en m'emmenant chaque mercredi à l'entraînement. Il a abandonné en me voyant incapable d'aligner 2 jonglages. Je n'étais pas plus doué pour le volley, mais au bout de 10 ans, j'ai fini par être bon.

J'ai raté de peu une carrière de footballeur professionnel.

La clope

La cuisine était le royaume de ma mère.

En rentrant du travail, elle allumait une Royal Ultra Légère qu'elle remplaçait sitôt consumée. Elle préparait le repas la cigarette au bec jusqu'à l'arrivée de mon père. Lorsque l'alerte était donnée, elle éteignait son mégot dans l'évier et dissipait la fumée.

Elle a cessé de fumer en le quittant.

La descente

Ma grand-mère était discrète et distinguée.

Sa mère lui avait transmis un bar-hôtel-restaurant, La Descente de Plélan. Une belle affaire à l'époque où les gens du pays laissaient leur attelage place de la Mission avant d'emprunter le tramway départemental.

Je n'arrive toujours pas à l'imaginer derrière un comptoir.

La vitrine

De longues jambes en plastique flottaient dans la vitrine.

Ma tante tenait un magasin où les femmes distinguées accordaient leurs bas à leurs toilettes. Elle grimpait à une échelle pour atteindre les articles et reprisait les mailles délicates sur une machine à coudre à pédalier.

La porte et la caisse enregistreuse carillonnent encore.

Skaï

Mon grand-père vendait des Citroën.

Sa GS était une voiture à la pointe avec son tableau de bord futuriste et ses suspensions hydrauliques. Les sièges en skaï brûlaient la peau l'été. Mon autre grand-père roulait en Peugeot 104, une auto minimaliste. Le plastique qu'il avait laissé pour protéger les sièges collait à la peau.

Je roule sur du tissu synthétique.

La Brioche Dorée

Nous nous donnions rancard place de la Mairie.

Trop jeunes pour entrer dans un bar, nous passions nos après-midis à La Brioche Dorée ou au Free Time. Autour d'un café pour 4, nous passions notre ennui en discutant de l'amour, de la mort et de l'avenir qui ne venait pas assez vite.

L'âge où le présent est un problème.

La tarte aux pommes

Chaque mercredi, ma grand-mère venait à la maison.

Elle traversait le parc du Thabor avec une tarte enveloppée dans un torchon. Je gardais ma part pour le goûter que je prenais devant les dessins animés. Installée à la cave, ma grand-mère repassait le linge, chaussettes et caleçons compris.

On peut voyager en fer à repasser.

L'arbre

Notre album de famille commençait par un arbre généalogique.

Pas celui de notre nom, mais celui de mon arrière-grand-mère, issue d'une noblesse finissante. Elle s'était mariée à un fils de peintre en bâtiments, devenu notaire. Ernest a perdu l'argent de ses clients aux courses et englouti la fortune de sa femme.

L'argent est une culpabilité atavique.

Le fauteuil

Une salle d'attente toujours vide.

À croire que j'étais son ultime client. Pas patient pour 2 sous, je m'accrochais aux accoudoirs du fauteuil en entendant le choc des outils sur le plateau de métal. Le plaisir qu'il prenait à jouer de la roulette me terrorisait.

La douleur anticipée arrache des sourires crispés.

Le foyer

Les dimanches d'automne humides.

Après le bain, nous nous retrouvions autour du feu, dans le salon. Mon père écartait les bûches et attisait les braises avant de poser la poêle à trous. Les châtaignes brûlaient les doigts, la coque se glissait sous les ongles et certaines étaient véreuses.

Mais bien décortiquées, elles avaient la blondeur de l'or.

Les cubes

Les jouets se trouvaient dans un banc néo-breton.

Parmi les raquettes de plage, les boules en plastique et les cyclistes en plomb se cachait un sac en toile de Nîmes. Il recelait un ensemble hétéroclite de volumes en bois qui a fondé plus d'un empire et ruiné plus d'un destin.

Je continue de jouer avec des éléments basiques.

Le monde du silence

Le Commandant Cousteau plongeait pour découvrir un ailleurs.

Nous plongions dans le silence pour taire nos sentiments. Les signes d'amour se résumaient à un geste ou un regard discret. Les conflits étaient vite étouffés et les rancoeurs se transmettaient comme on passe un plat.

La parole dort jusqu'au réveil.

Les ventouses

Mon grand-père était souvent malade.

Il croyait aux vertus de la médecine traditionnelle. Allongé sur son lit, il se faisait appliquer des ventouses dans le dos. Ma grand-mère les chauffait une à une pour provoquer la succion et attirer le mauvais sang. Fasciné, sur le seuil, je les imaginais éclater et lui lacérer la peau.

Mais c'est un scanner qui l'a emporté.

Le petit dernier

J'étais le petit dernier.

Lorsque ma tante venait à Dinard, elle m'emmenait au magasin de jouets pour compléter ma base spatiale en Lego. Lorsque je tombais malade, mon père me pressait un jus d'orange le matin et me ramenait une bande dessinée le midi. Lorsque je voulais quelque chose, je l'obtenais.

Je n'aime pas être contrarié.

La campagne

Le cours commençait par une revue de presse.

Le maître nous faisait réagir autant sur la Route du Rhum que sur la campagne présidentielle. Deux d'entre nous prolongeaient le débat dans la cour. Le fils d'ouvrier pour Marchais, le fils d'avocat pour Chirac.

Les stéréotypes se reproduisent, pas les idées.

Le Club

Mes grands-parents louaient une cabine sur la digue.

À côté du club des cormorans. Les enfants inscrits jouaient ensemble sur le sable, se suspendaient à la tyrolienne, sautaient au trampoline. À heures fixes, ils s'accrochaient à une corde pour descendre à la baignade en chantant.

Je pêchais le gobie à la bernique.

La génération

La télévision jurait dans le décor lambrissé de la salle à manger.

Nous regardions religieusement le 20h. Et le silence régnait ce dimanche soir d'élection. Le visage de mon père se décomposait à mesure que l'image de l'élu se révélait. Mes frères et soeur exultaient tandis que mon père se retirait dans ses appartements.

Ma génération avait un nom.

Bar au fenouil

Mon père avait ramassé le fenouil au bord d'un champ.

À la poissonnerie du bourg de Saint-Briac, nous avions acheté un énorme bar. Ma mère l'avait farci de fenouil pendant que mon père attisait les braises de la cheminée. Le temps qu'il grille, l'odeur de poisson anisé avait empli toute la maison.

Un repas à l'ombre du soleil d'été.

Mes cousins

Mes cousins me semblaient étranges.

L'un écoutait du cor de chasse dans sa chambre, l'autre affichait un poster du groupe Queen. L'un racontait la blague de Toto derrière l'église, l'autre conduisait le tracteur de son grand-père. Les uns jouaient dans la forêt, les autres se baignaient dans une rivière.

J'écoutais Enola Gay et montais sur le préau du lycée voisin.

La braderie

La braderie du canal Saint-Martin a lieu chaque automne.

Je passais ainsi le mois de septembre à fouiller les caves et les greniers de la famille pour y dénicher quelques trésors. Vases hideux, vieux rabots, jouets désuets valaient plus par l'histoire qu'ils racontaient que par le profit que j'en tirais.

La valeur des choses sans valeur.

Le cellier

Je rendais visite à ma grand-mère après mes balades en roller.

Et je commençais toujours par descendre à la cave. L'odeur de la chaudière au fioul faisait place à celle de la terre battue alors que je me rapprochais du cellier. Elle y entreposait sodas et jus dans des caisses d'avant-guerre.

Je remontais 250 ml de fraîcheur.

Sandwich banane

Un séjour linguistique m'éloignait chaque été du foyer.

Des familles aux motivations variées prenaient plaisir à nous infliger leurs coutumes barbares. Un sandwich banane marinant dans un tupperware, tel un abcès prêt à éclater, a failli me coûter la vie.

J'ai appris depuis, à choisir mes voyages d'après le menu.

La mansarde

Il avait invité deux amis à son septième anniversaire.

Il nous a accueilli dans un deux-pièces sous toit, mal éclairé et sommairement meublé. Le goûter se résumait à un sac de biscuits en forme d'animaux. Le malaise transpirait sous notre insouciance.

Je découvrais que la pauvreté pouvait côtoyer notre confort.

Sole meunière

Je préférais manger chez ma grand-mère plutôt qu'à la cantine.

Elle me servait parfois une sole meunière accompagnée de pommes de terre vapeur, assaisonnée de beurre, de persil et d'un filet de citron. D'autre fois, c'était une escalope de veau recouverte d'une fine tranche de lard et d'un coulis de tomate.

Je devinais le menu dans l’ascenseur.

Conserve

Une cuisine est un lieu dangereux.

Le tourniquet d'angle représentait une menace permanente mais surveillée. Je mettais les couverts avec application, je transmettais les conserves avec prudence. Une boîte pour chien grand format m'a pourtant entaillé le cuir chevelu.

Cette cicatrice s'ajoute aux crevasses qui sillonnent mon crâne.

Le gant de toilette

L'appartement de Dinard était à l'origine une chambre d'hôtel.

La salle de bain faisait office de cuisine et les toilettes, de salle bain. La cuvette, le bidet et le lavabo donnaient une idée du luxe d'antan. La toilette au gant nous ramenait à des années qu'on disait folles.

Nous touchions à l'enfance de nos parents.

Le carrelage

Le mur de la cuisine était recouvert d'un carrelage blanc et bleu.

Ma mère avait reproduit des dessins de mes frères et soeur sur des carreaux de faïence. Bonhommes en jambes, princesses en robe et cow-boys en chapeau formaient une bande dessinée extraordinaire.

Chaque carreau racontait l'histoire d'un rêve d'enfant.

Neige

J'ai grandi avec Neige.

C'était une chienne pyrénéenne, comme Belle, l'amie de Sébastien. Parfois, je la traînais de force au toilettage afin de débarrasser sa toison de son odeur animale. En sortant, elle dégageait un parfum poudreux qu'elle s'empressait de nettoyer dans la terre.

Je me décoiffe toujours en sortant de chez le coiffeur.

Le passage

Je ne voulais pas aller en maternelle.

Ma mère a donc décidé de me faire passer en CP avec 1 an d'avance. L'examen de passage consistait à répondre à des questions et reconnaître des formes géométriques. Promu éternel benjamin, ma timidité s'est confirmée au fil des ans.

Je continue d'apprendre à vivre avec et à lutter contre.

Le Bouddha

Ma mère taisait sa formation artistique.

Une tête de Bouddha en terre cuite, nichée dans les toilettes, témoignait de son ambition étouffée. Elle faisait écho à une fausse antiquité qui s'éclairait au sommet d'un meuble, chez mes grands-parents. Un coup de vent l'a réduite en miettes.

Son regard a plongé dans l'abîme avant de balayer les débris.

Le couloir

J'ai fait mes premiers pas dans un appartement du centre-ville.

Mais mon premier souvenir remonte au Gaudrier, une grande demeure dans laquelle nous avions aménagé, à l'orée du bois. Ma chambre bâillait sur le couloir et mon sommier, en métal tressé, grinçait sensiblement.

Je perçois encore la pente du parquet qui glissait jusqu'à l'escalier.

La grenade

Le tour de La Digue est une aventure déshydratante.

Surtout à traîner des vélos à travers cette île sauvage. Mais la découverte de Grande Anse battue par les vents, la rencontre avec une roussette apprivoisée, l'accueil d'un habitant perdu et l'explosion d'un grain de grenade se méritent.

Une goutte de nectar en plein océan.

Le parachute

Mon frère, de 6 ans mon aîné, aimait me retrouver en enfance.

Nous inventions des batailles de soldats Airfix, reconstruisions ma base spatiale en Lego ou préparions les Action Joe pour une périlleuse mission. Une nappe transformée parachute leur permettait de sauter du grenier pour atterrir dans une jungle hostile.

Leur vol suspendait le temps.

Les pochettes

Mon frère écoutait de la musique.

J'admirais ses pochettes : des visages interchangeables, des gens traversant un passage piétons, une tête de chou, un homme maquillé d'un éclair, un noir sous la pluie, un triangle de lumière, des coupes afro dans des costumes improbables...

À côté, les disques de mon père me semblaient bien insipides.

Varicelle

Nous rejoignions mon père qui assistait à un congrès en Italie.

Fenêtre ouverte et chauffage à fond, ma mère conduisait une GS abîmée sous un déluge estival. Nous avons grelotté jusqu'au sortir du tunnel du Mont Blanc. À Rome, mes frères ont acheté une BD érotique. À Naples, j'ai déclaré une varicelle.

Les vacances me rendent malade.

Frédéric de France

Je tenais à peine sur mes skis.

Cagoule piquante, lunettes intégrales, combinaison 1 pièce, silhouette tétraédrique, je glissais sur une piste autrichienne vers une victoire historique. Du moins, c'est ce que toute la famille m'a fait croire en célébrant Frédéric de France.

Arrivé bon dernier, j'attends toujours ma médaille.

Barbe à papa

Mon frère voulait inonder la Côte d'Émeraude de sucre coloré.

Il avait acheté une machine à Barbe à papa à des gitans de la banlieue parisienne. Après un apprentissage aussi collant qu'écoeurant, il a bu ses maigres profits à La Chaumière et n'a jamais remboursé ma mère. Il s'est ensuite lancé dans les brochettes.

Le non-sens des affaires familiales.

La bagarre

On m'a appris à éviter les conflits.

Sauf qu'il voulait piquer notre terrain de foot. Alors je l'ai mis à terre d'une prise de judo cordiale. Mais il s'est relevé et a monté sa garde avant de m'envoyer un direct malveillant. À mon réveil, on m'apprit que son père était prof de boxe.

Mieux vaut connaître son adversaire avant d'entamer la partie.

La petite souris

Une pièce m'attendait sous l'oreiller.

Comment une souris pouvait-elle la transporter et la glisser sous ma tête à mon insu ? Le silence de ma mère confirma mes soupçons : la petite souris n'existe pas. Et le Père Noël... Comment peut-il descendre par les cheminées de millions d'enfants en une seule nuit ?

Aucune raison de garder la foi.

S.A.S.

Entre deux romans historiques, ma mère lisait des bouquins cochons.

En cachette, je survolais les aventures de Son Altesse Sérénissime à la recherche des passages salaces. Entre deux missions, le prince Malko Linge ne manquait pas une occasion de trousser une hôtesse de l'air dans des toilettes d'aéroports.

Sexe, violence et marque-pages.

Apollon et Dionysos

Le vendredi soir, nous pouvions regarder la télévision.

Installés dans la chambre, nous attendions la fin de Thalassa pour regarder Bernard Pivot. Mon père se délectait des bons mots de Jean D'Ormesson, je retiens les dérapages alcoolisés de Charles Bukowski.

Le talent malicieux face au génie subversif.

Le golf

Le littoral de Saint-Briac est préservé par son golf.

Hors saison, ou la nuit, il offrait un vaste terrain de jeux interdits. Je le traversais pour aller à la plage, j'y ai dormi dans un bunker, j'ai dévalé ses pentes à vélo, j'ai lancé des frisbees par-delà les greens, mais je n'ai jamais fait un 18 trous.

J'aime ce paysage sans les golfeurs.

La leçon

Le maître ouvrait le cahier de textes sur la liste des élèves.

Figés sur nos bancs, nous le regardions la parcourir du regard et du doigt, descendre, puis remonter avant d'arrêter son choix. Il relevait alors lentement la tête pour offrir un large sourire au malheureux élu.

Leçon apprise ou pas, la prise de parole reste une épreuve.

Quatre femmes en croix

Les soirs de réception, on montait la télé dans la chambre parentale.

Je pouvais alors m'installer dans le lit et regarder L'île aux 30 cercueils. Les 4 femmes en croix qui flottaient au-dessus de l'île de Sarek, la cellule à flanc de falaise et la lande brumeuse envahissaient la chambre.

Les draps ne suffisaient pas à me protéger.

Le mur

Faire le mur demande de l'expérience.

Notre frère aîné avait testé différents scénarios. La technique la plus éprouvée consistait à jeter ses habits par le vide linge, descendre en pyjama en évitant les grincements de l'escalier, se rhabiller dans la buanderie et fermer le portail en douceur.

Il a enduré quelques colères avant que nous puissions suivre la voie.

Le dîner

Mes parents recevaient à dîner des notables locaux.

Ma mère préparait le repas, mon frère montait les rallonges, ma soeur dressait la table, mon père s'occupait du feu, j'essayais d'aider. Mon père ajustait son noeud papillon pendant que ma mère se séchait les cheveux.

Je saluais poliment les invités avant de disparaître.

Le sable

Le canapé devenait lit le soir.

Incrustés dans une étagère néo-bretonne, le matelas et le sommier se creusaient depuis deux générations. Une fois décroché du mur, je tirais le couvre-lit pour découvrir les draps à fleurs vertes et me glisser dans ce solide cocon à ressorts.

Sel, sable et coups de soleil rendaient l'opération délicate.

Les rosaces

Mon père courait les salles des ventes en quête d'antiquités.

La salle à manger exposait un tapis persan, un lustre en cristal, des scènes de chasse, des tableaux orientalistes, une horloge sans pendule, une commode et un buffet Louis XV. J'ai gravé des rosaces sur le dos du secrétaire assorti.

Je n'ai jamais réussi à les effacer.

Les petites roues

Je voulais garder mes petites roues.

Mon père m'a guidé sur l'allée de gravier de la Pelonnière. Ces graviers qui s'étaient si souvent incrustés dans les paumes de mes mains. On a essayé la pelouse, trop instable. On a essayé les contre-allées, trop étroites. Et toujours ces graviers. Il a pourtant réussi à me lâcher.

Et je continue de pédaler.

La collection

Les timbres étaient classés par pays, type et année.

Mon père collectionnait les livres, les tableaux, les meubles, les massues polynésiennes... Il confia ses timbres à ma soeur, au grand soulagement de mes frères. Je pris le relais le temps de pouvoir situer le pays magyar.

Le temps de ranger mon esprit à des fins plus utiles.

Adolph et Churchill

Deux figurines en plomb se faisaient face sur le cuir du bureau.

Je ne sais pas si mon père les conservait depuis l'enfance et comment elles ont fini par intégrer nos jeux de guerre. Et je ne sais pas non plus qui a eu l'idée de donner ces noms à deux chatons bagarreurs.

Le mal sans nom contre le bien en haut-de-forme.

La friture

Une pêche miraculeuse, à mains nues.

Nous avions mouillé au nord des Ébihens, derrière les Haches. Débarqués sur la plage, nous sommes tombés sur un gisement de lançons. Par équipe de 2, l'un grattant le sable, l'autre les attrapant au vol, nous avions amassé le repas du soir.

Enfarinés, frits, puis citronnés, leurs têtes craquent sous la dent.

La bulle

Je ne sais quel lien me reliait à cette cousine éloignée.

Nous observions la même timidité lors des rencontres de famille. Un soir, mon père a partagé son diagnostic et laissé en suspens son pronostic. L'image que je garde d'elle est un visage lisse derrière un film plastique, au milieu d'une salle étincelante.

Un sourire effacé.

Le piment

Elle avait 13 ans, j'en avais 12.

Elle se coiffait en pétard, comme Billy Idol. Sa chambre était couverte de posters. Sa mère venait de Pont-Aven, son père de Madagascar. Il était saxophoniste et faisait mariner du piment dans des bouteilles d'huile. Je remontais ma mèche en l'attendant sur les marches de la place de la Mairie.

Elle avait 18 ans, j'en avais 17.

Face Face Facebook Préface

Pointe de La Malouine

Mon grand-père fêtait ses 70 ans.

La photo le montre au bras de ma grand-mère. Le vent qui soufflait sur la Manche les enlaçait. En contrebas, la mer répliquait de sa couleur émeraude. Ma mère a offert à chacun de nous une reproduction, comme un exemple à suivre.

L’icône d’une vie heureuse ou le cliché d’un ennui longuement partagé.

Tisanes aux fruits rouges

Certains matins, je fumais une tisane aux fruits rouges.

J'empruntais une Royal Ultra Légère à ma mère et remplaçais le tabac par ce mélange suave et parfumé. Quelques bouffées suffisaient à provoquer des vomissements démonstratifs mais sans conséquence.

Je disposais juste d'une journée à moi, loin des bruits de l'école.

Mâchicoulis

La maquette représente un château fort. Avec des créneaux, des meurtrières et des mâchicoulis.

Mon père avait passé son dimanche à préparer l'exposé que je devais présenter le lendemain. Nous nous étions installés dans son bureau, entourés de ses précieuses reliures.

Nous n'avons jamais été aussi proches l'un de l'autre que ce jour-là.

Saint-Domineuc

Nous avions 30 ans à nous deux, Pierre en faisait 12.

Ce jour du mois d'août, nous voulions entrer au Pénélope, à Dinard. Il conduisait, collé au volant de la R5 orange de ma mère, pour voir la route. Le videur nous a jeté, et on est rentrés vers Rennes.

Nous sommes tombés en panne d'essence à Saint-Domineuc.

Le grenier

Je vivais perché, caché, à l’écoute d’une improbable surprise.

Le grenier du garage tenait à quelques planches. Une lucarne laissait filtrer une lumière chargée de poussière. Quelques coussins en velours vert composaient le salon où je fumais dans le silence.

Les dimanches d’automne s’étiraient jusqu’au soir.

Goût de sable

Je passais les vacances près du sable mais pas trop.

L’escalier grinçait. La chambre du deuxième étage était entourée de combles. C’est là que j’ai passé le plus morne des étés. Le goût de rien. Surtout pas du soleil. Ni de la mer. Ma mère semblait préparer à manger sans cesse.

Elle venait de perdre son frère.

Gallic Hôtel

Le bâtiment domine la plage de l’écluse, à Dinard.

Les Le Bourdais et les Murie y possédaient un appartement. Dans ces anciennes suites, réaménagées après-guerre, s’entassaient les glorieuses familles. Mes parents ont peut-être fait connaissance dans l’un des ascenseurs transparents.

Elle avait douze ans, il en avait huit.

Hot-dog

À 19h30, je descendais en patins à roulettes sur la digue.

Je faisais un tour, quelques pirouettes et commandais un hot-dog tomate-tartare-béarnaise. Je le savourais sur un banc, face à la mer, avant de retrouver mes grands-parents dormant en concert, dans leur lit ou devant la télé.

Elle la soprano, lui le ténor.

Flash Dance

Nous étions quatre. J’ai rigolé lorsque les fesses de la danseuse ont rebondi sur le rythme pop.

J’étais tétanisé. Au générique, je me suis retourné sur elle comme un revers de tennis. Nos langues ont tourné rapidement avant que la lumière nous sépare.

J’avais battu mon frère de plus d’un an dans cette molle expérience.

Beauvallon beach

Je portai un maillot rayé en diagonales blanches et mauves.

Lorsque l’homme perché en haut du cocotier donnait le signal, il fallait tirer au plus vite le filet. Le U tracé sur la mer se resserrait en cadence pour qu’une myriade de poissons danse sur le sable blanc.

Chaque participant repartait avec une godaille colorée.

Le melon d’Ernest

Mon arrière-grand-père portait melon et amenait ses fils jouer aux courses.

Je les imagine descendre de La Bouëxière en calèche. Je les entends parier sur un match de boxe, dans l'arrière-salle de Marie Cochet. Je les vois jouer leur vie sur une table de poker ou se réunir pour décider du mariage de mes parents.

Je n’ai jamais vu mon père jouer.

Maison-Blanche

Ma grand-mère était comptable.

Mon père ne prenait aucune décision sans la consulter. Le père d’Yvonne était garde-barrière à Maison-Blanche. Enfant handicapée, elle croisa le chemin d’un chirurgien humaniste qui lui rendit l’usage de ses jambes. Son acuité sévère la garda alerte au-delà de 100 ans.

Ses deux fils sont devenus médecins.

Marvin Gaye

Mon frère aîné était toujours entouré d'une bande de copains.

Ils écoutaient les Rolling Stones, fumaient des Marlboro et jouaient au Tarot. Sa copine l'emmenait sur sa moto pour écouter du Funk, fumer des joints et jouer à être libre. L'exemple que je voulais suivre.

Marvin Gaye est mort le 1er avril 1984, descendu par son père.

La victoire...

...en chantant, nous ouvre la barrière...

Ma mère chantait systématiquement ce refrain en traversant La Victoire, sur la route de Fougères. Nous rentrions la fleur au fusil pour disputer je ne sais quelle bataille perdue d’avance. Il n'était pas question de mourir pour la France ; elle nous ramenait simplement à la maison.

...la liberté guide nos pas...

Les cerises

Mamy était pieuse et délicate.

Elle adorait entendre Tino Rossi chanter ''Le temps des cerises''. Loin du symbole communard, Marie y retrouvait l’odeur de sa jeunesse, peut-être la voix de son père au repas dominical. À ses obsèques, le prêtre a refusé de diffuser cet hymne à l'amour impie.

Le sol des églises est souvent glacial.

Oscar

J'aimais l'école, surtout la nuit.

Nous étions en pleine bataille de crapauds au formol lorsque nous avons croisé son regard. Disons ses orbites. L'idée s'est imposé de ramener le squelette comme butin. Mais pris de panique, nous l'avons abandonné au milieu de la chaussée.

Une voiture passant par là a emporté Oscar dans la nuit.

Le démon

Le rythme possède mon corps.

Le Spider ouvrait ses portes aux teenagers d’Exeter every sunday afternoon. Nous sirotions des sodas avec nos correspondants en attendant le prochain tube de Michael Jackson. Je ne sais quel démon m’a poussé à participer à ce concours de danse. Et surtout, à le gagner.

Mon corps possède le rythme.

Mardi gras

Ma soeur m’a déposé à l’entrée du collège avec un sourire complice.

En descendant de sa Renault 5 orange, je sentis le trac monter. Mon déguisement allait rencontrer son public. Je marchais fier sur mes talons pour définitivement assumer ma partie féminine.

Le prof de Sciences Nat. passa au rouge avant de me virer.

Momo

Chaque année, ma mère rendait visite à Momo.

Elle avait été ergothérapeute à l'hôpital. Momo est tétraplégique et vivait alors dans un poumon d’acier. Je trouvais drôle qu'elle me pose sur son sarcophage et surtout étrange qu'il paraisse heureux de vivre.

Son voyage à lui était réellement imaginaire.

Scrabble

Oncle Georges était le seul frère de mon grand-père que j’aie connu.

Après une vie de médecin de campagne, il habitait avec sa femme Gisèle au rez-de-chaussée d’un HLM. Ils jouaient au Scrabble les volets clos. Lui respirait comme Dark Vador, elle ne respirait plus.

Leurs enfants sont partis les chercher aussi loin que possible.

Citroën LN

Tonton Marcel dormait dans la cour, sur le toit de sa LN.

Il arrivait des Seychelles plein de soleil et d’histoires de poissons multicolores. Dans les années 60, il promenait un couple de guépards dans les rues de Rennes. Il avait été vétérinaire, aventurier, pilote. Il racontait avoir perdu un avion.

À 70 ans, il était le soleil.

Saints Innocents

Mon grand-père aimait faire rougir ma grand-mère.

Il racontait parfois comment ma tante avait été conçue dans le péché. Jean-Baptiste et Marie, encore mineure, s’étaient unis rue des Saints Innocents. Quelques mois plus tard, ils se mariaient pour la vie.

En apprenant la faute, son père l’avait giflé en pleine noce.

Félix

Le salon de mes grands-parents tournait autour du billard français.

Chaque dimanche, je retrouvais Félix autour d’une table. Il m’apprenait les effets et le jeu de bandes. Brésilien, la quarantaine, Il portait un costume trois pièces et vivait en couple avec un militaire.

J’ai cessé de le voir le jour où il m’a invité chez eux.

Quint Flush

Le père de ma mère était joueur de cartes.

Les volets étaient déroulés, plongeant la pièce dans une ambiance nocturne. Un lampadaire éclairait la table à carte. Louis Bobet, père de Louison, était venu de Saint-Méen pour se faire plumer. Sans doute sa manière de lui dire adieu.

Jean-Baptiste vivait son dernier été.

Rami

Le hall séparait la maison en deux.

Le soir, mon père regagnait ses appartements - le salon et le bureau - avant de monter se coucher à l'étage. Ma mère s’installait à la table à manger pour enchaîner les réussites en écoutant la télévision. Parfois, je jouais avec elle une partie de Rami.

Mes frères et ma soeur avaient déjà quitté la maison.

Le Meltem

Nous naviguions au sud des Cyclades, cap sur Santorin.

Mon père ne voulait pas céder face aux rafales du Meltem. Mon frère et moi vomissions dans des sacs transparents en regardant ma tante prier en silence, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel.

Le gouvernail s’est brisé avec l’orgueil de mon père.

Le chef d’orchestre

Le jardin était encore en friche.

Un monticule dominait les broussailles et les massifs d’orties. L’armée que je dirigeais alors, paradait à mes pieds. Bientôt, les soldats se transformaient en musiciens et moi en chef d’orchestre, ma baguette invisible donnait le tempo.

À la fenêtre du bureau, mon frère et son copain me regardaient, hilares.

Toile cirée

La décoration n’avait pas changé depuis l’après-guerre.

Ma grand-mère m’invitait dans la cuisine. Elle préparait du café et déposait sur la toile cirée une boîte de biscuits en métal. Elle prenait des nouvelles et commençait à raconter des histoires sur la fratrie de son mari, le clan Murie.

L’horloge rythmait son récit.

Arsène Lupin

L'oeuvre de Maurice Leblanc tient en plusieurs tomes.

Mon père avait placé cette collection dans la bibliothèque de ma chambre. Cherchant une nouvelle cachette pour dissimuler cigarettes et autres trésors, j’ai creusé un volume sur quelques centaines de pages.

Et je n'ai jamais pu lire les aventures d'Arsène Lupin.

L’appel manqué

Nous aimions l’art, croyait-on, en toute innocence.

Elle était ma copine, lui, mon copain. La filière artistique devait nous emmener vers des ambitions pas encore affirmées. Elle seule a été appelée, et nous autres avons intégré un cursus classique.

Avec des peut-être, on ne réécrit pas le présent.

Dix francs

Une braderie est l’occasion de bien des affaires.

Il était jeune et barbu. Chargé de cartons, il m’a proposé dix francs pour l’aider à transporter un carton dans une remise. Qui est devenu un grenier. Puis un escalier. Pour finir en attouchement.

J’ai jeté la pièce dans un buisson, derrière une grille.

La fessée

L’école Saint-Melaine sentait encore la troisième république.

Les tableaux noirs, les bureaux à encrier, les toilettes extérieures, le préau. L’appartement de fonction. La maîtresse qui tire les cheveux, assène des coups sur la tête, donne une fessée à l’écolière distraite.

Finalement, une école pas très républicaine.

La pêche

Une pièce dans une fontaine peut exaucer vos voeux.

Elles scintillaient dans le fond des bassins du parc du Thabor comme des promesses sucrées. Nous avions pensé plonger à l’insu des gardiens. Plus discret, un aimant suspendu au bout d’une cane nous a rapporté quelques précieux francs.

Les meilleurs bonbons sont acidulés.

Alors, t’es marié ?

Cette question, Papy Route nous la posait à chacune de nos visites.

Son humour à répétition nous mettait mal à l’aise. Tout le monde semblait l’ignorer laissant l’atmosphère se charger de non-dits. En bout de table, il dominait les repas de famille par son décalage, son absence.

Il souffrait d’une maladie de la mémoire.

Björn Borg

Je portais son polo, son short et son bandeau en tissu-éponge.

Mes frères et soeur faisaient des échanges dans la cour, motivés par les retransmissions de Roland Garros. Je voulais participer, mais la différence d’âge me séparait d’eux autant que de Björn Borg.

J’ai saisi sa raquette en bois et l’ai brisée contre les marches du perron.

Papy et Mamy Route

Mon frère aîné avait imposé ce nom ridicule en voyant mon grand-père au volant de ses camions.

L'entrepôt se situait dans la cour de leur maison. Rien n’a bougé. Il subsiste les vieilles pompes à essence, le hangar, reconverti plusieurs fois depuis, les garages, les graviers.

Et dans un coin, les toilettes à la turc, pour les chauffeurs.

Le bouc émissaire

Chaque classe, chaque école a son souffre-douleur.

Le nôtre s’appelait Nicolas. Il était roux comme il se doit. Nous jouions à la mêlée en l’écrasant dans un coin. Dix contre un. Les maîtres ne s’en souciaient pas. Il devait naturellement le mériter.

Un jour, il nous retrouvera pour assouvir sa vengeance.

La fête de la jeunesse

Des points blancs quadrillaient la cour de l’école Saint-Melaine.

Le cours de gymnastique était consacré aux répétitions de cette fête. Le jour de l’Ascension, les écoliers publics de Rennes défilaient tous de blancs vêtus. Le stade vélodrome devenait alors le théâtre d’une chorégraphie de masse juvénile.

Une fête militaire et laïque.

Le carnet

La classe de 4ème G sentait les sécrétions hormonales.

Il circulait un carnet dans lequel chacun rivalisait d’inventivité pour exprimer ses obsessions sexuelles. Collages, dessins et textes salaces donnaient du corps aux mutations qui nous traversaient.

Nous avions inventé le scrapbooking vénérien.

Les soldats de plomb

L’été de mes 12 ans, j’ai séjourné dans une sombre banlieue de Bremen.

Mon correspondant coulait des soldats de plomb pendant que je pleurais dans ma chambre. On mangeait des saucisses le matin et j’ai échangé 2 mots en 3 semaines avec cette famille étrangère.

Je réfléchis à deux fois avant de passer le Rhin.

La farine

Je ne voulais pas aller en maternelle.

Ma mère avait cédé face à mes colères et me déposait chez ma grand-mère. J'aimais jouer seul. Marie essayait parfois de me conduire à l'école. Au retour, elle m'achetait un financier et, main dans la main, nous traversions le moulin Saint-Hélier qui est encore une minoterie.

Je sens encore la farine en suspension.

Virages relevés

L'équipement : une truelle, des billes et des cyclistes en plomb.

La préparation du circuit était minutieuse. Lignes droites, chicanes et tunnels devaient s'enchaîner sur le sable lissé. L'inclinaison des virages était soumise à de nombreux tests. La ligne de départ tracée, le tour de France pouvait commencer.

Le plaisir est dans les préliminaires.

L'héritage

Mes frères m'avaient légué leur trésor de billes.

En quelques années de récréations, ils avaient amassé des kilos d'agates, araignées et autres boulets. Chaque matin, je puisais dans le tiroir, sous mon lit, pour remplir ma bourse. Et chaque soir, je constatais l'érosion de cet héritage.

On ne mérite pas ce qui est acquis.

La charrette

Notre voisin de vacances, M. Boisse vivait seul dans une maison sans âge.

Il était souvent invité aux repas de famille, l'été. Pour leur anniversaire, mon frère et ma soeur recevaient une pièce de 50 francs destinée à être portée en pendentif. Il nous a légué une charrette qui servait surtout à distraire les enfants.

J'y transporte encore les miens.

Le bâteau

Le bâteau de mon père était une Corvette, soeur aînée du Muscadet.

Un voilier en bois que mes aînés ont poncé chaque printemps. Duquel j'ai découvert les Ébihens, Fort La Latte et Chausey. Dont j'étais parfois la figure de proue. Qui gîtait toujours trop pour ma mère.

Qui a fini par échouer dans le jardin de la Pelonnière.

China Girl

Cela se passait dans une cave ou un garage.

Des chaises alignées contre les murs, des gâteaux et des sodas disposés sur une nappe en papier. Quelques spots pour ne pas éclairer la piste et une sono pour diffuser les tubes. Les filles face aux garçons.

Et bientôt le moment de passer le dernier 45 tours de David Bowie.

Le maître des chats

À la maison, j'étais le maître des chats.

Blancs, noirs ou gris, ils ont occupé mon enfance de leur présence insaisissable. Leur ronronnement a bercé mes nuits. Ils m'ont appris la caresse, le jeu taquin et l'indépendance. Leur regard perçant et détaché s'accorde avec mon caractère déterminé et perplexe.

Les chats n'ont pas de maître.

Funérarium

J'étais seul dans la voiture, sur le parking du funérarium.

Mon père rendait visite à son beau-frère, fauché dans un accident de la route. Le toit du bâtiment était recouvert de pyramides vitrées. Il est revenu après un temps indéfini pour s'installer calmement au volant.

Nous avons roulé sans un mot jusqu'à la maison.

La Pelonnière

Le nom de la maison était accroché à un portail fatigué.

Une étroite allée de gravier menait à la propriété. La bâtisse était sobre. Il y faisait toujours froid et humide. Mais elle s'ouvrait sur un immense jardin où l'on respirait l'odeur de l'herbe fraîchement coupée.

Une maison secondaire est un luxe de liberté.

Le bar

Nous traînions un leurre entre les îlots des Ebihens en quête d'un bar.

Mon père a coupé le moteur lorsque nous nous sommes accrochés. Nous avons tiré la ligne jusqu'au moment où un énorme poisson a surgi des eaux. Je le vois suspendu dans les airs, un oeil fixé sur moi.

Il a disparu en cassant la ligne qui nous reliait.

L'iguane

Mes parents ont ramené un iguane en bagage à main.

Ils soutenaient l'avoir sauvé d'une cuisson certaine sur une plage des Antilles. Installé dans un vivarium, il, elle pondait des oeufs vides et attaquait tout ce qui bougeait. Elle a survécu quelques mois.

Mon père l'a congelé pendant 15 ans avant de ne pas l'empailler.

Zimmer eins

Les portes de la cave n'étaient pas encore repeintes.

Des inscriptions en lettres gothiques indiquaient Zimmer eins, zwei... Des allemands avaient réquisitionné la maison pendant la guerre. Derrière l'une des portes, une salle voûtée en terre battue nous servait de débarras et de cellier.

Un terrain de jeu inquiétant.

Champagne

Nous logions seuls dans l'appartement de ses grands-parents, à La Baule.

Une nuit, nous avons visité quelques caves avant de tomber sur une réserve de bouteilles de Champagne. La première vraie cuite de ma vie s'est soldée par un étalage de vomi sur une épaisse moquette crème.

Certaines limites sont faciles à atteindre.

Semi réfléchissant

J'ai volé des balles de golf à Exeter.

Pour impressionner des voisins bien élevés, je voulais dévaliser une boulangerie. Ils faisaient le guet pendant que je remplissais mes poches de bonbons. La femme qui a ouvert la porte sans tain attendait le moment de nous surprendre.

Un mauvais voleur apprend vite à être honnête.

Bonne balle

Le tennis-club de Saint-Briac dominait le Balcon d'Émeraude.

Tenue blanche exigée, jupette recommandée pour les jeunes filles, terre battue abritée des vents, professeur particulier suédois, tarifs aristocratiques protégeaient ses membres des marées estivales.

Un vulgaire lotissement a balayé ce monde clos et distingué.

La messe

Le dimanche matin, ma soeur et ma mère repoussaient la table pour pratiquer un rituel postmoderne.

Faces à la télé, vêtues de collants lycra fluo et de jambières en laine, elles suivaient les pétulantes Véronique et Davina dans leurs gesticulations rythmiques.

Incrédule, j'attendais le générique, et la fameuse séquence de la douche.

Ping-pong

La maison débordait de livres anciens.

Mon père les triait par piles sur la table de Ping-pong. Toujours en quête d'émotions, mon compère et moi-même voulions en tirer quelque profit. Un bouquiniste taiseux reconnu un ouvrage et menaça d'appeler le Docteur Murie.

Il nous a laissé partir, assuré que la leçon était apprise.

La question à 100 francs

Le repas du soir était parfois le théâtre d'un jeu sérieux.

Mon père présentait avec enthousiasme la question à 100 francs : une énigme, un nom ou une date étaient soumis au tour de table. Chacun traînait sa réponse en attendant que le gagnant ne récolte une certaine considération.

Présentateur est un métier difficile.

La carotte

La table de conversion note-franc était rangée dans le secrétaire.

Les bonnes notes étaient récompensées par une somme d'argent. Un 18, 30 Francs. Négociable selon l'importance du contrôle et de la matière. Mon frère s'est payé plusieurs paquets de clopes en ajoutant un 1 sur certaines copies.

Les carottes se mangent crues.

La gitane

Ma 1ère cigarette fut une gitane.

Avec mon copain de l'école primaire, nous avions acheté la seule marque que nous connaissions. Un peu fortes pour nos gorges juvéniles, elles avaient le goût amer de la transgression. Le paquet était caché derrière une pierre de la maison en ruine, au fond du jardin.

Je désespère de ne jamais arrêter.

La cassette

J'avais offert une cassette de vieilles chansons à ma grand-mère.

Sur le magnétophone de sa cuisine, Fréhel, Jean Sablon, Lucienne Boyer, Tino Rossi... nous transportaient dans un passé lustré à la brillantine. Mon père, les yeux humides, n'a pas supporté plus d'une chanson.

Remonter le temps pour toucher la corde sensible.

Saint Georges

J'aime pas la piscine.

D'abord les vestiaires, puis le bain de pieds glaçant et enfin les longueurs. Notre professeur avait gagné des médailles, puis, du volume. Assise au bord du bassin, elle débordait de sa chaise et de son peignoir, nous invitant à nager vers son obscur entrejambe.

Hypnotisés par ses profondeurs, nous virions de bord avec soulagement.

Romain Michelle

Ma mère m'avait confectionné une panoplie en papier crépon.

Quelques coups de ciseaux et pointes de colle m'avaient métamorphosé en redoutable légionnaire romain. En y associant son prénom, j'ai décroché un sourire d'admiration. Son fils pouvait jouer avec les mots.

Mon 1er et dernier calembour, mais je me déguise toujours avec plaisir.

La baleine blanche

Le héros de Jacques Lanzmann ne retrouve jamais son père.

Il marche en compagnie de son grand-père aux bords des routes, sur les chemins, jusqu'aux cimes de l'Himalaya. Il se perd, découvre la sexualité et se construit une raison de vivre.

Certains livres, même médiocres, peuvent guider la marche.

Le beau dessin

J'ai longtemps dessiné, obstinément.

Les cours de catéchisme se déroulaient dans la chapelle qui jouxtait le collège public Anne de Bretagne. Chacun devait représenter une scène biblique. Ma mère est tombée en admiration devant les dessins de 2 enfants, pas le mien.

Mes tableaux trônent maintenant dans son salon, et je ne dessine plus.

La communion

Chacun son rite de passage.

Outre les cours de caté, il y a eu la chorale et la retraite. Certains dimanches, mon père m'emmenait visiter une église et accessoirement, assister à la messe. Puis il y a eu la cérémonie, les photos en aube blanche, le repas de famille et enfin, les cadeaux de récompense.

Mais je n'ai toujours pas croisé Dieu.

Le sport

Mon frère aîné était joueur de foot.

Mon grand-père pensait que j’allais suivre sa voie en m'emmenant chaque mercredi à l'entraînement. Il a abandonné en me voyant incapable d'aligner 2 jonglages. Je n'étais pas plus doué pour le volley, mais au bout de 10 ans, j'ai fini par être bon.

J'ai raté de peu une carrière de footballeur professionnel.

La clope

La cuisine était le royaume de ma mère.

En rentrant du travail, elle allumait une Royal Ultra Légère qu'elle remplaçait sitôt consumée. Elle préparait le repas la cigarette au bec jusqu'à l'arrivée de mon père. Lorsque l'alerte était donnée, elle éteignait son mégot dans l'évier et dissipait la fumée.

Elle a cessé de fumer en le quittant.

La descente

Ma grand-mère était discrète et distinguée.

Sa mère lui avait transmis un bar-hôtel-restaurant, La Descente de Plélan. Une belle affaire à l'époque où les gens du pays laissaient leur attelage place de la Mission avant d'emprunter le tramway départemental.

Je n'arrive toujours pas à l'imaginer derrière un comptoir.

La vitrine

De longues jambes en plastique flottaient dans la vitrine.

Ma tante tenait un magasin où les femmes distinguées accordaient leurs bas à leurs toilettes. Elle grimpait à une échelle pour atteindre les articles et reprisait les mailles délicates sur une machine à coudre à pédalier.

La porte et la caisse enregistreuse carillonnent encore.

Skaï

Mon grand-père vendait des Citroën.

Sa GS était une voiture à la pointe avec son tableau de bord futuriste et ses suspensions hydrauliques. Les sièges en skaï brûlaient la peau l'été. Mon autre grand-père roulait en Peugeot 104, une auto minimaliste. Le plastique qu'il avait laissé pour protéger les sièges collait à la peau.

Je roule sur du tissu synthétique.

La Brioche Dorée

Nous nous donnions rancard place de la Mairie.

Trop jeunes pour entrer dans un bar, nous passions nos après-midis à La Brioche Dorée ou au Free Time. Autour d'un café pour 4, nous passions notre ennui en discutant de l'amour, de la mort et de l'avenir qui ne venait pas assez vite.

L'âge où le présent est un problème.

La tarte aux pommes

Chaque mercredi, ma grand-mère venait à la maison.

Elle traversait le parc du Thabor avec une tarte enveloppée dans un torchon. Je gardais ma part pour le goûter que je prenais devant les dessins animés. Installée à la cave, ma grand-mère repassait le linge, chaussettes et caleçons compris.

On peut voyager en fer à repasser.

L'arbre

Notre album de famille commençait par un arbre généalogique.

Pas celui de notre nom, mais celui de mon arrière-grand-mère, issue d'une noblesse finissante. Elle s'était mariée à un fils de peintre en bâtiments, devenu notaire. Ernest a perdu l'argent de ses clients aux courses et englouti la fortune de sa femme.

L'argent est une culpabilité atavique.

Le fauteuil

Une salle d'attente toujours vide.

À croire que j'étais son ultime client. Pas patient pour 2 sous, je m'accrochais aux accoudoirs du fauteuil en entendant le choc des outils sur le plateau de métal. Le plaisir qu'il prenait à jouer de la roulette me terrorisait.

La douleur anticipée arrache des sourires crispés.

Le foyer

Les dimanches d'automne humides.

Après le bain, nous nous retrouvions autour du feu, dans le salon. Mon père écartait les bûches et attisait les braises avant de poser la poêle à trous. Les châtaignes brûlaient les doigts, la coque se glissait sous les ongles et certaines étaient véreuses.

Mais bien décortiquées, elles avaient la blondeur de l'or.

Les cubes

Les jouets se trouvaient dans un banc néo-breton.

Parmi les raquettes de plage, les boules en plastique et les cyclistes en plomb se cachait un sac en toile de Nîmes. Il recelait un ensemble hétéroclite de volumes en bois qui a fondé plus d'un empire et ruiné plus d'un destin.

Je continue de jouer avec des éléments basiques.

Le monde du silence

Le Commandant Cousteau plongeait pour découvrir un ailleurs.

Nous plongions dans le silence pour taire nos sentiments. Les signes d'amour se résumaient à un geste ou un regard discret. Les conflits étaient vite étouffés et les rancoeurs se transmettaient comme on passe un plat.

La parole dort jusqu'au réveil.

Les ventouses

Mon grand-père était souvent malade.

Il croyait aux vertus de la médecine traditionnelle. Allongé sur son lit, il se faisait appliquer des ventouses dans le dos. Ma grand-mère les chauffait une à une pour provoquer la succion et attirer le mauvais sang. Fasciné, sur le seuil, je les imaginais éclater et lui lacérer la peau.

Mais c'est un scanner qui l'a emporté.

Le petit dernier

J'étais le petit dernier.

Lorsque ma tante venait à Dinard, elle m'emmenait au magasin de jouets pour compléter ma base spatiale en Lego. Lorsque je tombais malade, mon père me pressait un jus d'orange le matin et me ramenait une bande dessinée le midi. Lorsque je voulais quelque chose, je l'obtenais.

Je n'aime pas être contrarié.

La campagne

Le cours commençait par une revue de presse.

Le maître nous faisait réagir autant sur la Route du Rhum que sur la campagne présidentielle. Deux d'entre nous prolongeaient le débat dans la cour. Le fils d'ouvrier pour Marchais, le fils d'avocat pour Chirac.

Les stéréotypes se reproduisent, pas les idées.

Le Club

Mes grands-parents louaient une cabine sur la digue.

À côté du club des cormorans. Les enfants inscrits jouaient ensemble sur le sable, se suspendaient à la tyrolienne, sautaient au trampoline. À heures fixes, ils s'accrochaient à une corde pour descendre à la baignade en chantant.

Je pêchais le gobie à la bernique.

La génération

La télévision jurait dans le décor lambrissé de la salle à manger.

Nous regardions religieusement le 20h. Et le silence régnait ce dimanche soir d'élection. Le visage de mon père se décomposait à mesure que l'image de l'élu se révélait. Mes frères et soeur exultaient tandis que mon père se retirait dans ses appartements.

Ma génération avait un nom.

Bar au fenouil

Mon père avait ramassé le fenouil au bord d'un champ.

À la poissonnerie du bourg de Saint-Briac, nous avions acheté un énorme bar. Ma mère l'avait farci de fenouil pendant que mon père attisait les braises de la cheminée. Le temps qu'il grille, l'odeur de poisson anisé avait empli toute la maison.

Un repas à l'ombre du soleil d'été.

Mes cousins

Mes cousins me semblaient étranges.

L'un écoutait du cor de chasse dans sa chambre, l'autre affichait un poster du groupe Queen. L'un racontait la blague de Toto derrière l'église, l'autre conduisait le tracteur de son grand-père. Les uns jouaient dans la forêt, les autres se baignaient dans une rivière.

J'écoutais Enola Gay et montais sur le préau du lycée voisin.

La braderie

La braderie du canal Saint-Martin a lieu chaque automne.

Je passais ainsi le mois de septembre à fouiller les caves et les greniers de la famille pour y dénicher quelques trésors. Vases hideux, vieux rabots, jouets désuets valaient plus par l'histoire qu'ils racontaient que par le profit que j'en tirais.

La valeur des choses sans valeur.

Le cellier

Je rendais visite à ma grand-mère après mes balades en roller.

Et je commençais toujours par descendre à la cave. L'odeur de la chaudière au fioul faisait place à celle de la terre battue alors que je me rapprochais du cellier. Elle y entreposait sodas et jus dans des caisses d'avant-guerre.

Je remontais 250 ml de fraîcheur.

Sandwich banane

Un séjour linguistique m'éloignait chaque été du foyer.

Des familles aux motivations variées prenaient plaisir à nous infliger leurs coutumes barbares. Un sandwich banane marinant dans un tupperware, tel un abcès prêt à éclater, a failli me coûter la vie.

J'ai appris depuis, à choisir mes voyages d'après le menu.

La mansarde

Il avait invité deux amis à son septième anniversaire.

Il nous a accueilli dans un deux-pièces sous toit, mal éclairé et sommairement meublé. Le goûter se résumait à un sac de biscuits en forme d'animaux. Le malaise transpirait sous notre insouciance.

Je découvrais que la pauvreté pouvait côtoyer notre confort.

Sole meunière

Je préférais manger chez ma grand-mère plutôt qu'à la cantine.

Elle me servait parfois une sole meunière accompagnée de pommes de terre vapeur, assaisonnée de beurre, de persil et d'un filet de citron. D'autre fois, c'était une escalope de veau recouverte d'une fine tranche de lard et d'un coulis de tomate.

Je devinais le menu dans l’ascenseur.

Conserve

Une cuisine est un lieu dangereux.

Le tourniquet d'angle représentait une menace permanente mais surveillée. Je mettais les couverts avec application, je transmettais les conserves avec prudence. Une boîte pour chien grand format m'a pourtant entaillé le cuir chevelu.

Cette cicatrice s'ajoute aux crevasses qui sillonnent mon crâne.

Le gant de toilette

L'appartement de Dinard était à l'origine une chambre d'hôtel.

La salle de bain faisait office de cuisine et les toilettes, de salle bain. La cuvette, le bidet et le lavabo donnaient une idée du luxe d'antan. La toilette au gant nous ramenait à des années qu'on disait folles.

Nous touchions à l'enfance de nos parents.

Le carrelage

Le mur de la cuisine était recouvert d'un carrelage blanc et bleu.

Ma mère avait reproduit des dessins de mes frères et soeur sur des carreaux de faïence. Bonhommes en jambes, princesses en robe et cow-boys en chapeau formaient une bande dessinée extraordinaire.

Chaque carreau racontait l'histoire d'un rêve d'enfant.

Neige

J'ai grandi avec Neige.

C'était une chienne pyrénéenne, comme Belle, l'amie de Sébastien. Parfois, je la traînais de force au toilettage afin de débarrasser sa toison de son odeur animale. En sortant, elle dégageait un parfum poudreux qu'elle s'empressait de nettoyer dans la terre.

Je me décoiffe toujours en sortant de chez le coiffeur.

Le passage

Je ne voulais pas aller en maternelle.

Ma mère a donc décidé de me faire passer en CP avec 1 an d'avance. L'examen de passage consistait à répondre à des questions et reconnaître des formes géométriques. Promu éternel benjamin, ma timidité s'est confirmée au fil des ans.

Je continue d'apprendre à vivre avec et à lutter contre.

Le Bouddha

Ma mère taisait sa formation artistique.

Une tête de Bouddha en terre cuite, nichée dans les toilettes, témoignait de son ambition étouffée. Elle faisait écho à une fausse antiquité qui s'éclairait au sommet d'un meuble, chez mes grands-parents. Un coup de vent l'a réduite en miettes.

Son regard a plongé dans l'abîme avant de balayer les débris.

Le couloir

J'ai fait mes premiers pas dans un appartement du centre-ville.

Mais mon premier souvenir remonte au Gaudrier, une grande demeure dans laquelle nous avions aménagé, à l'orée du bois. Ma chambre bâillait sur le couloir et mon sommier, en métal tressé, grinçait sensiblement.

Je perçois encore la pente du parquet qui glissait jusqu'à l'escalier.

La grenade

Le tour de La Digue est une aventure déshydratante.

Surtout à traîner des vélos à travers cette île sauvage. Mais la découverte de Grande Anse battue par les vents, la rencontre avec une roussette apprivoisée, l'accueil d'un habitant perdu et l'explosion d'un grain de grenade se méritent.

Une goutte de nectar en plein océan.

Le parachute

Mon frère, de 6 ans mon aîné, aimait me retrouver en enfance.

Nous inventions des batailles de soldats Airfix, reconstruisions ma base spatiale en Lego ou préparions les Action Joe pour une périlleuse mission. Une nappe transformée parachute leur permettait de sauter du grenier pour atterrir dans une jungle hostile.

Leur vol suspendait le temps.

Les pochettes

Mon frère écoutait de la musique.

J'admirais ses pochettes : des visages interchangeables, des gens traversant un passage piétons, une tête de chou, un homme maquillé d'un éclair, un noir sous la pluie, un triangle de lumière, des coupes afro dans des costumes improbables...

À côté, les disques de mon père me semblaient bien insipides.

Varicelle

Nous rejoignions mon père qui assistait à un congrès en Italie.

Fenêtre ouverte et chauffage à fond, ma mère conduisait une GS abîmée sous un déluge estival. Nous avons grelotté jusqu'au sortir du tunnel du Mont Blanc. À Rome, mes frères ont acheté une BD érotique. À Naples, j'ai déclaré une varicelle.

Les vacances me rendent malade.

Frédéric de France

Je tenais à peine sur mes skis.

Cagoule piquante, lunettes intégrales, combinaison 1 pièce, silhouette tétraédrique, je glissais sur une piste autrichienne vers une victoire historique. Du moins, c'est ce que toute la famille m'a fait croire en célébrant Frédéric de France.

Arrivé bon dernier, j'attends toujours ma médaille.

Barbe à papa

Mon frère voulait inonder la Côte d'Émeraude de sucre coloré.

Il avait acheté une machine à Barbe à papa à des gitans de la banlieue parisienne. Après un apprentissage aussi collant qu'écoeurant, il a bu ses maigres profits à La Chaumière et n'a jamais remboursé ma mère. Il s'est ensuite lancé dans les brochettes.

Le non-sens des affaires familiales.

La bagarre

On m'a appris à éviter les conflits.

Sauf qu'il voulait piquer notre terrain de foot. Alors je l'ai mis à terre d'une prise de judo cordiale. Mais il s'est relevé et a monté sa garde avant de m'envoyer un direct malveillant. À mon réveil, on m'apprit que son père était prof de boxe.

Mieux vaut connaître son adversaire avant d'entamer la partie.

La petite souris

Une pièce m'attendait sous l'oreiller.

Comment une souris pouvait-elle la transporter et la glisser sous ma tête à mon insu ? Le silence de ma mère confirma mes soupçons : la petite souris n'existe pas. Et le Père Noël... Comment peut-il descendre par les cheminées de millions d'enfants en une seule nuit ?

Aucune raison de garder la foi.

S.A.S.

Entre deux romans historiques, ma mère lisait des bouquins cochons.

En cachette, je survolais les aventures de Son Altesse Sérénissime à la recherche des passages salaces. Entre deux missions, le prince Malko Linge ne manquait pas une occasion de trousser une hôtesse de l'air dans des toilettes d'aéroports.

Sexe, violence et marque-pages.

Apollon et Dionysos

Le vendredi soir, nous pouvions regarder la télévision.

Installés dans la chambre, nous attendions la fin de Thalassa pour regarder Bernard Pivot. Mon père se délectait des bons mots de Jean D'Ormesson, je retiens les dérapages alcoolisés de Charles Bukowski.

Le talent malicieux face au génie subversif.

Le golf

Le littoral de Saint-Briac est préservé par son golf.

Hors saison, ou la nuit, il offrait un vaste terrain de jeux interdits. Je le traversais pour aller à la plage, j'y ai dormi dans un bunker, j'ai dévalé ses pentes à vélo, j'ai lancé des frisbees par-delà les greens, mais je n'ai jamais fait un 18 trous.

J'aime ce paysage sans les golfeurs.

La leçon

Le maître ouvrait le cahier de textes sur la liste des élèves.

Figés sur nos bancs, nous le regardions la parcourir du regard et du doigt, descendre, puis remonter avant d'arrêter son choix. Il relevait alors lentement la tête pour offrir un large sourire au malheureux élu.

Leçon apprise ou pas, la prise de parole reste une épreuve.

Quatre femmes en croix

Les soirs de réception, on montait la télé dans la chambre parentale.

Je pouvais alors m'installer dans le lit et regarder L'île aux 30 cercueils. Les 4 femmes en croix qui flottaient au-dessus de l'île de Sarek, la cellule à flanc de falaise et la lande brumeuse envahissaient la chambre.

Les draps ne suffisaient pas à me protéger.

Le mur

Faire le mur demande de l'expérience.

Notre frère aîné avait testé différents scénarios. La technique la plus éprouvée consistait à jeter ses habits par le vide linge, descendre en pyjama en évitant les grincements de l'escalier, se rhabiller dans la buanderie et fermer le portail en douceur.

Il a enduré quelques colères avant que nous puissions suivre la voie.

Le dîner

Mes parents recevaient à dîner des notables locaux.

Ma mère préparait le repas, mon frère montait les rallonges, ma soeur dressait la table, mon père s'occupait du feu, j'essayais d'aider. Mon père ajustait son noeud papillon pendant que ma mère se séchait les cheveux.

Je saluais poliment les invités avant de disparaître.

Le sable

Le canapé devenait lit le soir.

Incrustés dans une étagère néo-bretonne, le matelas et le sommier se creusaient depuis deux générations. Une fois décroché du mur, je tirais le couvre-lit pour découvrir les draps à fleurs vertes et me glisser dans ce solide cocon à ressorts.

Sel, sable et coups de soleil rendaient l'opération délicate.

Les rosaces

Mon père courait les salles des ventes en quête d'antiquités.

La salle à manger exposait un tapis persan, un lustre en cristal, des scènes de chasse, des tableaux orientalistes, une horloge sans pendule, une commode et un buffet Louis XV. J'ai gravé des rosaces sur le dos du secrétaire assorti.

Je n'ai jamais réussi à les effacer.

Les petites roues

Je voulais garder mes petites roues.

Mon père m'a guidé sur l'allée de gravier de la Pelonnière. Ces graviers qui s'étaient si souvent incrustés dans les paumes de mes mains. On a essayé la pelouse, trop instable. On a essayé les contre-allées, trop étroites. Et toujours ces graviers. Il a pourtant réussi à me lâcher.

Et je continue de pédaler.

La collection

Les timbres étaient classés par pays, type et année.

Mon père collectionnait les livres, les tableaux, les meubles, les massues polynésiennes... Il confia ses timbres à ma soeur, au grand soulagement de mes frères. Je pris le relais le temps de pouvoir situer le pays magyar.

Le temps de ranger mon esprit à des fins plus utiles.

Adolph et Churchill

Deux figurines en plomb se faisaient face sur le cuir du bureau.

Je ne sais pas si mon père les conservait depuis l'enfance et comment elles ont fini par intégrer nos jeux de guerre. Et je ne sais pas non plus qui a eu l'idée de donner ces noms à deux chatons bagarreurs.

Le mal sans nom contre le bien en haut-de-forme.

La friture

Une pêche miraculeuse, à mains nues.

Nous avions mouillé au nord des Ébihens, derrière les Haches. Débarqués sur la plage, nous sommes tombés sur un gisement de lançons. Par équipe de 2, l'un grattant le sable, l'autre les attrapant au vol, nous avions amassé le repas du soir.

Enfarinés, frits, puis citronnés, leurs têtes craquent sous la dent.

La bulle

Je ne sais quel lien me reliait à cette cousine éloignée.

Nous observions la même timidité lors des rencontres de famille. Un soir, mon père a partagé son diagnostic et laissé en suspens son pronostic. L'image que je garde d'elle est un visage lisse derrière un film plastique, au milieu d'une salle étincelante.

Un sourire effacé.

Le piment

Elle avait 13 ans, j'en avais 12.

Elle se coiffait en pétard, comme Billy Idol. Sa chambre était couverte de posters. Sa mère venait de Pont-Aven, son père de Madagascar. Il était saxophoniste et faisait mariner du piment dans des bouteilles d'huile. Je remontais ma mèche en l'attendant sur les marches de la place de la Mairie.

Elle avait 18 ans, j'en avais 17.

Pointe de La Malouine

Tisanes aux fruits rouges

Mâchicoulis

Saint-Domineuc

Le grenier

Goût de sable

Gallic Hôtel

Hot-dog

Flash Dance

Beauvallon beach

Le melon d’Ernest

Maison-Blanche

Marvin Gaye

La victoire...

Les cerises

Oscar

Le démon

Mardi gras

Momo

Scrabble

Citroën LN

Saints Innocents

Félix

Quint Flush

Rami

Le Meltem

Le chef d’orchestre

Toile cirée

Arsène Lupin

L’appel manqué

Dix francs

La fessée

La pêche

Alors, t’es marié ?

Björn Borg

Papy et Mamy Route

Le bouc émissaire

La fête de la jeunesse

Le carnet

Les soldats de plomb

La farine

Virages relevés

L'héritage

La charrette

Le bâteau

China Girl

Le maître des chats

Funérarium

La Pelonnière

Le bar

L'iguane

Zimmer eins

Champagne

Semi réfléchissant

Bonne balle

La messe

Ping-pong

La question à 100 francs

La carotte

La gitane

La cassette

Saint Georges

Romain Michelle

La baleine blanche

Le beau dessin

La communion

Le sport

La clope

La descente

La vitrine

Skaï

La Brioche Dorée

La tarte aux pommes

L'arbre

Le fauteuil

Le foyer

Les cubes

Le monde du silence

Les ventouses

Le petit dernier

La campagne

Le Club

La génération

Bar au fenouil

Mes cousins

La braderie

Le cellier

Sandwich banane

La mansarde

Sole meunière

Conserve

Le gant de toilette

Le carrelage

Neige

Le passage

Le Bouddha

Le couloir

La grenade

Le parachute

Les pochettes

Varicelle

Frédéric de France

Barbe à papa

La bagarre

La petite souris

S.A.S.

Apollon et Dionysos

Le golf

La leçon

Quatre femmes en croix

Le mur

Le dîner

Le sable

Les rosaces

Les petites roues

La collection

Adolph et Churchill

La friture

La bulle

Le piment

Mon grand-père fêtait ses 70 ans.

Certains matins, je fumais une tisane aux fruits rouges.

La maquette représente un château fort. Avec des créneaux, des meurtrières et des mâchicoulis.

Nous avions 30 ans à nous deux, Pierre en faisait 12.

Je vivais perché, caché, à l’écoute d’une improbable surprise.

Je passais les vacances près du sable mais pas trop.

Le bâtiment domine la plage de l’écluse, à Dinard.

À 19h30, je descendais en patins à roulettes sur la digue.

Nous étions quatre. J’ai rigolé lorsque les fesses de la danseuse ont rebondi sur le rythme pop.

Je portai un maillot rayé en diagonales blanches et mauves.

Mon arrière-grand-père portait melon et amenait ses fils jouer aux courses.

Ma grand-mère était comptable.

Mon frère aîné était toujours entouré d'une bande de copains.

...en chantant, nous ouvre la barrière...

Mamy était pieuse et délicate.

J'aimais l'école, surtout la nuit.

Le rythme possède mon corps.

Ma soeur m’a déposé à l’entrée du collège avec un sourire complice.

Chaque année, ma mère rendait visite à Momo.

Oncle Georges était le seul frère de mon grand-père que j’aie connu.

Tonton Marcel dormait dans la cour, sur le toit de sa LN.

Mon grand-père aimait faire rougir ma grand-mère.

Le salon de mes grands-parents tournait autour du billard français.

Le père de ma mère était joueur de cartes.

Le hall séparait la maison en deux.

Nous naviguions au sud des Cyclades, cap sur Santorin.

Le jardin était encore en friche.

La décoration n’avait pas changé depuis l’après-guerre.

L'oeuvre de Maurice Leblanc tient en plusieurs tomes.

Nous aimions l’art, croyait-on, en toute innocence.

Une braderie est l’occasion de bien des affaires.

L’école Saint-Melaine sentait encore la troisième république.

Une pièce dans une fontaine peut exaucer vos voeux.

Cette question, Papy Route nous la posait à chacune de nos visites.

Je portais son polo, son short et son bandeau en tissu-éponge.

Mon frère aîné avait imposé ce nom ridicule en voyant mon grand-père au volant de ses camions.

Chaque classe, chaque école a son souffre-douleur.

Des points blancs quadrillaient la cour de l’école Saint-Melaine.

La classe de 4ème G sentait les sécrétions hormonales.

L’été de mes 12 ans, j’ai séjourné dans une sombre banlieue de Bremen.

Je ne voulais pas aller en maternelle.

L'équipement : une truelle, des billes et des cyclistes en plomb.

Mes frères m'avaient légué leur trésor de billes.

Notre voisin de vacances, M. Boisse vivait seul dans une maison sans âge.

Le bâteau de mon père était une Corvette, soeur aînée du Muscadet.

Cela se passait dans une cave ou un garage.

À la maison, j'étais le maître des chats.

J'étais seul dans la voiture, sur le parking du funérarium.

Le nom de la maison était accroché à un portail fatigué.

Nous traînions un leurre entre les îlots des Ebihens en quête d'un bar.

Mes parents ont ramené un iguane en bagage à main.

Les portes de la cave n'étaient pas encore repeintes.

Nous logions seuls dans l'appartement de ses grands-parents, à La Baule.

J'ai volé des balles de golf à Exeter.

Le tennis-club de Saint-Briac dominait le Balcon d'Émeraude.

Le dimanche matin, ma soeur et ma mère repoussaient la table pour pratiquer un rituel postmoderne.

La maison débordait de livres anciens.

Le repas du soir était parfois le théâtre d'un jeu sérieux.

La table de conversion note-franc était rangée dans le secrétaire.

Ma 1ère cigarette fut une gitane.

J'avais offert une cassette de vieilles chansons à ma grand-mère.

J'aime pas la piscine.

Ma mère m'avait confectionné une panoplie en papier crépon.

Le héros de Jacques Lanzmann ne retrouve jamais son père.

J'ai longtemps dessiné, obstinément.

Chacun son rite de passage.

Mon frère aîné était joueur de foot.

La cuisine était le royaume de ma mère.

Ma grand-mère était discrète et distinguée.

De longues jambes en plastique flottaient dans la vitrine.

Mon grand-père vendait des Citroën.

Nous nous donnions rancard place de la Mairie.

Chaque mercredi, ma grand-mère venait à la maison.

Notre album de famille commençait par un arbre généalogique.

Une salle d'attente toujours vide.

Les dimanches d'automne humides.

Les jouets se trouvaient dans un banc néo-breton.

Le Commandant Cousteau plongeait pour découvrir un ailleurs.

Mon grand-père était souvent malade.

J'étais le petit dernier.

Le cours commençait par une revue de presse.

Mes grands-parents louaient une cabine sur la digue.

La télévision jurait dans le décor lambrissé de la salle à manger.

Mon père avait ramassé le fenouil au bord d'un champ.

Mes cousins me semblaient étranges.

La braderie du canal Saint-Martin a lieu chaque automne.

Je rendais visite à ma grand-mère après mes balades en roller.

Un séjour linguistique m'éloignait chaque été du foyer.

Il avait invité deux amis à son septième anniversaire.

Je préférais manger chez ma grand-mère plutôt qu'à la cantine.

Une cuisine est un lieu dangereux.

L'appartement de Dinard était à l'origine une chambre d'hôtel.

Le mur de la cuisine était recouvert d'un carrelage blanc et bleu.

J'ai grandi avec Neige.

Je ne voulais pas aller en maternelle.

Ma mère taisait sa formation artistique.

J'ai fait mes premiers pas dans un appartement du centre-ville.

Le tour de La Digue est une aventure déshydratante.

Mon frère, de 6 ans mon aîné, aimait me retrouver en enfance.

Mon frère écoutait de la musique.

Nous rejoignions mon père qui assistait à un congrès en Italie.

Je tenais à peine sur mes skis.

Mon frère voulait inonder la Côte d'Émeraude de sucre coloré.

On m'a appris à éviter les conflits.

Une pièce m'attendait sous l'oreiller.

Entre deux romans historiques, ma mère lisait des bouquins cochons.

Le vendredi soir, nous pouvions regarder la télévision.

Le littoral de Saint-Briac est préservé par son golf.

Le maître ouvrait le cahier de textes sur la liste des élèves.

Les soirs de réception, on montait la télé dans la chambre parentale.

Faire le mur demande de l'expérience.

Mes parents recevaient à dîner des notables locaux.

Le canapé devenait lit le soir.

Mon père courait les salles des ventes en quête d'antiquités.

Je voulais garder mes petites roues.

Les timbres étaient classés par pays, type et année.

Deux figurines en plomb se faisaient face sur le cuir du bureau.

Une pêche miraculeuse, à mains nues.

Je ne sais quel lien me reliait à cette cousine éloignée.

Elle avait 13 ans, j'en avais 12.

La photo le montre au bras de ma grand-mère. Le vent qui soufflait sur la Manche les enlaçait. En contrebas, la mer répliquait de sa couleur émeraude. Ma mère a offert à chacun de nous une reproduction, comme un exemple à suivre.

J'empruntais une Royal Ultra Légère à ma mère et remplaçais le tabac par ce mélange suave et parfumé. Quelques bouffées suffisaient à provoquer des vomissements démonstratifs mais sans conséquence.

Mon père avait passé son dimanche à préparer l'exposé que je devais présenter le lendemain. Nous nous étions installés dans son bureau, entourés de ses précieuses reliures.

Ce jour du mois d'août, nous voulions entrer au Pénélope, à Dinard. Il conduisait, collé au volant de la R5 orange de ma mère, pour voir la route. Le videur nous a jeté, et on est rentrés vers Rennes.

Le grenier du garage tenait à quelques planches. Une lucarne laissait filtrer une lumière chargée de poussière. Quelques coussins en velours vert composaient le salon où je fumais dans le silence.

L’escalier grinçait. La chambre du deuxième étage était entourée de combles. C’est là que j’ai passé le plus morne des étés. Le goût de rien. Surtout pas du soleil. Ni de la mer. Ma mère semblait préparer à manger sans cesse.

Les Le Bourdais et les Murie y possédaient un appartement. Dans ces anciennes suites, réaménagées après-guerre, s’entassaient les glorieuses familles. Mes parents ont peut-être fait connaissance dans l’un des ascenseurs transparents.

Je faisais un tour, quelques pirouettes et commandais un hot-dog tomate-tartare-béarnaise. Je le savourais sur un banc, face à la mer, avant de retrouver mes grands-parents dormant en concert, dans leur lit ou devant la télé.

J’étais tétanisé. Au générique, je me suis retourné sur elle comme un revers de tennis. Nos langues ont tourné rapidement avant que la lumière nous sépare.

Lorsque l’homme perché en haut du cocotier donnait le signal, il fallait tirer au plus vite le filet. Le U tracé sur la mer se resserrait en cadence pour qu’une myriade de poissons danse sur le sable blanc.

Je les imagine descendre de La Bouëxière en calèche. Je les entends parier sur un match de boxe, dans l'arrière-salle de Marie Cochet. Je les vois jouer leur vie sur une table de poker ou se réunir pour décider du mariage de mes parents.

Mon père ne prenait aucune décision sans la consulter. Le père d’Yvonne était garde-barrière à Maison-Blanche. Enfant handicapée, elle croisa le chemin d’un chirurgien humaniste qui lui rendit l’usage de ses jambes. Son acuité sévère la garda alerte au-delà de 100 ans.

Ils écoutaient les Rolling Stones, fumaient des Marlboro et jouaient au Tarot. Sa copine l'emmenait sur sa moto pour écouter du Funk, fumer des joints et jouer à être libre. L'exemple que je voulais suivre.

Ma mère chantait systématiquement ce refrain en traversant La Victoire, sur la route de Fougères. Nous rentrions la fleur au fusil pour disputer je ne sais quelle bataille perdue d’avance. Il n'était pas question de mourir pour la France ; elle nous ramenait simplement à la maison.

Elle adorait entendre Tino Rossi chanter ''Le temps des cerises''. Loin du symbole communard, Marie y retrouvait l’odeur de sa jeunesse, peut-être la voix de son père au repas dominical. À ses obsèques, le prêtre a refusé de diffuser cet hymne à l'amour impie.

Nous étions en pleine bataille de crapauds au formol lorsque nous avons croisé son regard. Disons ses orbites. L'idée s'est imposé de ramener le squelette comme butin. Mais pris de panique, nous l'avons abandonné au milieu de la chaussée.

Le Spider ouvrait ses portes aux teenagers d’Exeter every sunday afternoon. Nous sirotions des sodas avec nos correspondants en attendant le prochain tube de Michael Jackson. Je ne sais quel démon m’a poussé à participer à ce concours de danse. Et surtout, à le gagner.

En descendant de sa Renault 5 orange, je sentis le trac monter. Mon déguisement allait rencontrer son public. Je marchais fier sur mes talons pour définitivement assumer ma partie féminine.

Elle avait été ergothérapeute à l'hôpital. Momo est tétraplégique et vivait alors dans un poumon d’acier. Je trouvais drôle qu'elle me pose sur son sarcophage et surtout étrange qu'il paraisse heureux de vivre.

Après une vie de médecin de campagne, il habitait avec sa femme Gisèle au rez-de-chaussée d’un HLM. Ils jouaient au Scrabble les volets clos. Lui respirait comme Dark Vador, elle ne respirait plus.

Il arrivait des Seychelles plein de soleil et d’histoires de poissons multicolores. Dans les années 60, il promenait un couple de guépards dans les rues de Rennes. Il avait été vétérinaire, aventurier, pilote. Il racontait avoir perdu un avion.

Il racontait parfois comment ma tante avait été conçue dans le péché. Jean-Baptiste et Marie, encore mineure, s’étaient unis rue des Saints Innocents. Quelques mois plus tard, ils se mariaient pour la vie.

Chaque dimanche, je retrouvais Félix autour d’une table. Il m’apprenait les effets et le jeu de bandes. Brésilien, la quarantaine, Il portait un costume trois pièces et vivait en couple avec un militaire.

Les volets étaient déroulés, plongeant la pièce dans une ambiance nocturne. Un lampadaire éclairait la table à carte. Louis Bobet, père de Louison, était venu de Saint-Méen pour se faire plumer. Sans doute sa manière de lui dire adieu.

Le soir, mon père regagnait ses appartements - le salon et le bureau - avant de monter se coucher à l'étage. Ma mère s’installait à la table à manger pour enchaîner les réussites en écoutant la télévision. Parfois, je jouais avec elle une partie de Rami.

Mon père ne voulait pas céder face aux rafales du Meltem. Mon frère et moi vomissions dans des sacs transparents en regardant ma tante prier en silence, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel.

Un monticule dominait les broussailles et les massifs d’orties. L’armée que je dirigeais alors, paradait à mes pieds. Bientôt, les soldats se transformaient en musiciens et moi en chef d’orchestre, ma baguette invisible donnait le tempo.

Ma grand-mère m’invitait dans la cuisine. Elle préparait du café et déposait sur la toile cirée une boîte de biscuits en métal. Elle prenait des nouvelles et commençait à raconter des histoires sur la fratrie de son mari, le clan Murie.

Mon père avait placé cette collection dans la bibliothèque de ma chambre. Cherchant une nouvelle cachette pour dissimuler cigarettes et autres trésors, j’ai creusé un volume sur quelques centaines de pages.

Elle était ma copine, lui, mon copain. La filière artistique devait nous emmener vers des ambitions pas encore affirmées. Elle seule a été appelée, et nous autres avons intégré un cursus classique.

Il était jeune et barbu. Chargé de cartons, il m’a proposé dix francs pour l’aider à transporter un carton dans une remise. Qui est devenu un grenier. Puis un escalier. Pour finir en attouchement.

Les tableaux noirs, les bureaux à encrier, les toilettes extérieures, le préau. L’appartement de fonction. La maîtresse qui tire les cheveux, assène des coups sur la tête, donne une fessée à l’écolière distraite.

Elles scintillaient dans le fond des bassins du parc du Thabor comme des promesses sucrées. Nous avions pensé plonger à l’insu des gardiens. Plus discret, un aimant suspendu au bout d’une cane nous a rapporté quelques précieux francs.

Son humour à répétition nous mettait mal à l’aise. Tout le monde semblait l’ignorer laissant l’atmosphère se charger de non-dits. En bout de table, il dominait les repas de famille par son décalage, son absence.

Mes frères et soeur faisaient des échanges dans la cour, motivés par les retransmissions de Roland Garros. Je voulais participer, mais la différence d’âge me séparait d’eux autant que de Björn Borg.

L'entrepôt se situait dans la cour de leur maison. Rien n’a bougé. Il subsiste les vieilles pompes à essence, le hangar, reconverti plusieurs fois depuis, les garages, les graviers.

Le nôtre s’appelait Nicolas. Il était roux comme il se doit. Nous jouions à la mêlée en l’écrasant dans un coin. Dix contre un. Les maîtres ne s’en souciaient pas. Il devait naturellement le mériter.

Le cours de gymnastique était consacré aux répétitions de cette fête. Le jour de l’Ascension, les écoliers publics de Rennes défilaient tous de blancs vêtus. Le stade vélodrome devenait alors le théâtre d’une chorégraphie de masse juvénile.

Il circulait un carnet dans lequel chacun rivalisait d’inventivité pour exprimer ses obsessions sexuelles. Collages, dessins et textes salaces donnaient du corps aux mutations qui nous traversaient.

Mon correspondant coulait des soldats de plomb pendant que je pleurais dans ma chambre. On mangeait des saucisses le matin et j’ai échangé 2 mots en 3 semaines avec cette famille étrangère.

Ma mère avait cédé face à mes colères et me déposait chez ma grand-mère. J'aimais jouer seul. Marie essayait parfois de me conduire à l'école. Au retour, elle m'achetait un financier et, main dans la main, nous traversions le moulin Saint-Hélier qui est encore une minoterie.

La préparation du circuit était minutieuse. Lignes droites, chicanes et tunnels devaient s'enchaîner sur le sable lissé. L'inclinaison des virages était soumise à de nombreux tests. La ligne de départ tracée, le tour de France pouvait commencer.

En quelques années de récréations, ils avaient amassé des kilos d'agates, araignées et autres boulets. Chaque matin, je puisais dans le tiroir, sous mon lit, pour remplir ma bourse. Et chaque soir, je constatais l'érosion de cet héritage.

Il était souvent invité aux repas de famille, l'été. Pour leur anniversaire, mon frère et ma soeur recevaient une pièce de 50 francs destinée à être portée en pendentif. Il nous a légué une charrette qui servait surtout à distraire les enfants.

Un voilier en bois que mes aînés ont poncé chaque printemps. Duquel j'ai découvert les Ébihens, Fort La Latte et Chausey. Dont j'étais parfois la figure de proue. Qui gîtait toujours trop pour ma mère.

Des chaises alignées contre les murs, des gâteaux et des sodas disposés sur une nappe en papier. Quelques spots pour ne pas éclairer la piste et une sono pour diffuser les tubes. Les filles face aux garçons.

Blancs, noirs ou gris, ils ont occupé mon enfance de leur présence insaisissable. Leur ronronnement a bercé mes nuits. Ils m'ont appris la caresse, le jeu taquin et l'indépendance. Leur regard perçant et détaché s'accorde avec mon caractère déterminé et perplexe.

Mon père rendait visite à son beau-frère, fauché dans un accident de la route. Le toit du bâtiment était recouvert de pyramides vitrées. Il est revenu après un temps indéfini pour s'installer calmement au volant.

Une étroite allée de gravier menait à la propriété. La bâtisse était sobre. Il y faisait toujours froid et humide. Mais elle s'ouvrait sur un immense jardin où l'on respirait l'odeur de l'herbe fraîchement coupée.

Mon père a coupé le moteur lorsque nous nous sommes accrochés. Nous avons tiré la ligne jusqu'au moment où un énorme poisson a surgi des eaux. Je le vois suspendu dans les airs, un oeil fixé sur moi.

Ils soutenaient l'avoir sauvé d'une cuisson certaine sur une plage des Antilles. Installé dans un vivarium, il, elle pondait des oeufs vides et attaquait tout ce qui bougeait. Elle a survécu quelques mois.

Des inscriptions en lettres gothiques indiquaient Zimmer eins, zwei... Des allemands avaient réquisitionné la maison pendant la guerre. Derrière l'une des portes, une salle voûtée en terre battue nous servait de débarras et de cellier.

Une nuit, nous avons visité quelques caves avant de tomber sur une réserve de bouteilles de Champagne. La première vraie cuite de ma vie s'est soldée par un étalage de vomi sur une épaisse moquette crème.

Pour impressionner des voisins bien élevés, je voulais dévaliser une boulangerie. Ils faisaient le guet pendant que je remplissais mes poches de bonbons. La femme qui a ouvert la porte sans tain attendait le moment de nous surprendre.

Tenue blanche exigée, jupette recommandée pour les jeunes filles, terre battue abritée des vents, professeur particulier suédois, tarifs aristocratiques protégeaient ses membres des marées estivales.

Faces à la télé, vêtues de collants lycra fluo et de jambières en laine, elles suivaient les pétulantes Véronique et Davina dans leurs gesticulations rythmiques.

Mon père les triait par piles sur la table de Ping-pong. Toujours en quête d'émotions, mon compère et moi-même voulions en tirer quelque profit. Un bouquiniste taiseux reconnu un ouvrage et menaça d'appeler le Docteur Murie.

Mon père présentait avec enthousiasme la question à 100 francs : une énigme, un nom ou une date étaient soumis au tour de table. Chacun traînait sa réponse en attendant que le gagnant ne récolte une certaine considération.

Les bonnes notes étaient récompensées par une somme d'argent. Un 18, 30 Francs. Négociable selon l'importance du contrôle et de la matière. Mon frère s'est payé plusieurs paquets de clopes en ajoutant un 1 sur certaines copies.

Avec mon copain de l'école primaire, nous avions acheté la seule marque que nous connaissions. Un peu fortes pour nos gorges juvéniles, elles avaient le goût amer de la transgression. Le paquet était caché derrière une pierre de la maison en ruine, au fond du jardin.

Sur le magnétophone de sa cuisine, Fréhel, Jean Sablon, Lucienne Boyer, Tino Rossi... nous transportaient dans un passé lustré à la brillantine. Mon père, les yeux humides, n'a pas supporté plus d'une chanson.

D'abord les vestiaires, puis le bain de pieds glaçant et enfin les longueurs. Notre professeur avait gagné des médailles, puis, du volume. Assise au bord du bassin, elle débordait de sa chaise et de son peignoir, nous invitant à nager vers son obscur entrejambe.

Quelques coups de ciseaux et pointes de colle m'avaient métamorphosé en redoutable légionnaire romain. En y associant son prénom, j'ai décroché un sourire d'admiration. Son fils pouvait jouer avec les mots.

Il marche en compagnie de son grand-père aux bords des routes, sur les chemins, jusqu'aux cimes de l'Himalaya. Il se perd, découvre la sexualité et se construit une raison de vivre.

Les cours de catéchisme se déroulaient dans la chapelle qui jouxtait le collège public Anne de Bretagne. Chacun devait représenter une scène biblique. Ma mère est tombée en admiration devant les dessins de 2 enfants, pas le mien.

Outre les cours de caté, il y a eu la chorale et la retraite. Certains dimanches, mon père m'emmenait visiter une église et accessoirement, assister à la messe. Puis il y a eu la cérémonie, les photos en aube blanche, le repas de famille et enfin, les cadeaux de récompense.

Mon grand-père pensait que j’allais suivre sa voie en m'emmenant chaque mercredi à l'entraînement. Il a abandonné en me voyant incapable d'aligner 2 jonglages. Je n'étais pas plus doué pour le volley, mais au bout de 10 ans, j'ai fini par être bon.

En rentrant du travail, elle allumait une Royal Ultra Légère qu'elle remplaçait sitôt consumée. Elle préparait le repas la cigarette au bec jusqu'à l'arrivée de mon père. Lorsque l'alerte était donnée, elle éteignait son mégot dans l'évier et dissipait la fumée.

Sa mère lui avait transmis un bar-hôtel-restaurant, La Descente de Plélan. Une belle affaire à l'époque où les gens du pays laissaient leur attelage place de la Mission avant d'emprunter le tramway départemental.

Ma tante tenait un magasin où les femmes distinguées accordaient leurs bas à leurs toilettes. Elle grimpait à une échelle pour atteindre les articles et reprisait les mailles délicates sur une machine à coudre à pédalier.

Sa GS était une voiture à la pointe avec son tableau de bord futuriste et ses suspensions hydrauliques. Les sièges en skaï brûlaient la peau l'été. Mon autre grand-père roulait en Peugeot 104, une auto minimaliste. Le plastique qu'il avait laissé pour protéger les sièges collait à la peau.

Trop jeunes pour entrer dans un bar, nous passions nos après-midis à La Brioche Dorée ou au Free Time. Autour d'un café pour 4, nous passions notre ennui en discutant de l'amour, de la mort et de l'avenir qui ne venait pas assez vite.

Elle traversait le parc du Thabor avec une tarte enveloppée dans un torchon. Je gardais ma part pour le goûter que je prenais devant les dessins animés. Installée à la cave, ma grand-mère repassait le linge, chaussettes et caleçons compris.

Pas celui de notre nom, mais celui de mon arrière-grand-mère, issue d'une noblesse finissante. Elle s'était mariée à un fils de peintre en bâtiments, devenu notaire. Ernest a perdu l'argent de ses clients aux courses et englouti la fortune de sa femme.

À croire que j'étais son ultime client. Pas patient pour 2 sous, je m'accrochais aux accoudoirs du fauteuil en entendant le choc des outils sur le plateau de métal. Le plaisir qu'il prenait à jouer de la roulette me terrorisait.

Après le bain, nous nous retrouvions autour du feu, dans le salon. Mon père écartait les bûches et attisait les braises avant de poser la poêle à trous. Les châtaignes brûlaient les doigts, la coque se glissait sous les ongles et certaines étaient véreuses.

Parmi les raquettes de plage, les boules en plastique et les cyclistes en plomb se cachait un sac en toile de Nîmes. Il recelait un ensemble hétéroclite de volumes en bois qui a fondé plus d'un empire et ruiné plus d'un destin.

Nous plongions dans le silence pour taire nos sentiments. Les signes d'amour se résumaient à un geste ou un regard discret. Les conflits étaient vite étouffés et les rancoeurs se transmettaient comme on passe un plat.

Il croyait aux vertus de la médecine traditionnelle. Allongé sur son lit, il se faisait appliquer des ventouses dans le dos. Ma grand-mère les chauffait une à une pour provoquer la succion et attirer le mauvais sang. Fasciné, sur le seuil, je les imaginais éclater et lui lacérer la peau.

Lorsque ma tante venait à Dinard, elle m'emmenait au magasin de jouets pour compléter ma base spatiale en Lego. Lorsque je tombais malade, mon père me pressait un jus d'orange le matin et me ramenait une bande dessinée le midi. Lorsque je voulais quelque chose, je l'obtenais.

Le maître nous faisait réagir autant sur la Route du Rhum que sur la campagne présidentielle. Deux d'entre nous prolongeaient le débat dans la cour. Le fils d'ouvrier pour Marchais, le fils d'avocat pour Chirac.

À côté du club des cormorans. Les enfants inscrits jouaient ensemble sur le sable, se suspendaient à la tyrolienne, sautaient au trampoline. À heures fixes, ils s'accrochaient à une corde pour descendre à la baignade en chantant.

Nous regardions religieusement le 20h. Et le silence régnait ce dimanche soir d'élection. Le visage de mon père se décomposait à mesure que l'image de l'élu se révélait. Mes frères et soeur exultaient tandis que mon père se retirait dans ses appartements.

À la poissonnerie du bourg de Saint-Briac, nous avions acheté un énorme bar. Ma mère l'avait farci de fenouil pendant que mon père attisait les braises de la cheminée. Le temps qu'il grille, l'odeur de poisson anisé avait empli toute la maison.

L'un écoutait du cor de chasse dans sa chambre, l'autre affichait un poster du groupe Queen. L'un racontait la blague de Toto derrière l'église, l'autre conduisait le tracteur de son grand-père. Les uns jouaient dans la forêt, les autres se baignaient dans une rivière.

Je passais ainsi le mois de septembre à fouiller les caves et les greniers de la famille pour y dénicher quelques trésors. Vases hideux, vieux rabots, jouets désuets valaient plus par l'histoire qu'ils racontaient que par le profit que j'en tirais.

Et je commençais toujours par descendre à la cave. L'odeur de la chaudière au fioul faisait place à celle de la terre battue alors que je me rapprochais du cellier. Elle y entreposait sodas et jus dans des caisses d'avant-guerre.

Des familles aux motivations variées prenaient plaisir à nous infliger leurs coutumes barbares. Un sandwich banane marinant dans un tupperware, tel un abcès prêt à éclater, a failli me coûter la vie.

Il nous a accueilli dans un deux-pièces sous toit, mal éclairé et sommairement meublé. Le goûter se résumait à un sac de biscuits en forme d'animaux. Le malaise transpirait sous notre insouciance.

Elle me servait parfois une sole meunière accompagnée de pommes de terre vapeur, assaisonnée de beurre, de persil et d'un filet de citron. D'autre fois, c'était une escalope de veau recouverte d'une fine tranche de lard et d'un coulis de tomate.

Le tourniquet d'angle représentait une menace permanente mais surveillée. Je mettais les couverts avec application, je transmettais les conserves avec prudence. Une boîte pour chien grand format m'a pourtant entaillé le cuir chevelu.

La salle de bain faisait office de cuisine et les toilettes, de salle bain. La cuvette, le bidet et le lavabo donnaient une idée du luxe d'antan. La toilette au gant nous ramenait à des années qu'on disait folles.

Ma mère avait reproduit des dessins de mes frères et soeur sur des carreaux de faïence. Bonhommes en jambes, princesses en robe et cow-boys en chapeau formaient une bande dessinée extraordinaire.

C'était une chienne pyrénéenne, comme Belle, l'amie de Sébastien. Parfois, je la traînais de force au toilettage afin de débarrasser sa toison de son odeur animale. En sortant, elle dégageait un parfum poudreux qu'elle s'empressait de nettoyer dans la terre.

Ma mère a donc décidé de me faire passer en CP avec 1 an d'avance. L'examen de passage consistait à répondre à des questions et reconnaître des formes géométriques. Promu éternel benjamin, ma timidité s'est confirmée au fil des ans.

Une tête de Bouddha en terre cuite, nichée dans les toilettes, témoignait de son ambition étouffée. Elle faisait écho à une fausse antiquité qui s'éclairait au sommet d'un meuble, chez mes grands-parents. Un coup de vent l'a réduite en miettes.

Mais mon premier souvenir remonte au Gaudrier, une grande demeure dans laquelle nous avions aménagé, à l'orée du bois. Ma chambre bâillait sur le couloir et mon sommier, en métal tressé, grinçait sensiblement.

Surtout à traîner des vélos à travers cette île sauvage. Mais la découverte de Grande Anse battue par les vents, la rencontre avec une roussette apprivoisée, l'accueil d'un habitant perdu et l'explosion d'un grain de grenade se méritent.

Nous inventions des batailles de soldats Airfix, reconstruisions ma base spatiale en Lego ou préparions les Action Joe pour une périlleuse mission. Une nappe transformée parachute leur permettait de sauter du grenier pour atterrir dans une jungle hostile.

J'admirais ses pochettes : des visages interchangeables, des gens traversant un passage piétons, une tête de chou, un homme maquillé d'un éclair, un noir sous la pluie, un triangle de lumière, des coupes afro dans des costumes improbables...

Fenêtre ouverte et chauffage à fond, ma mère conduisait une GS abîmée sous un déluge estival. Nous avons grelotté jusqu'au sortir du tunnel du Mont Blanc. À Rome, mes frères ont acheté une BD érotique. À Naples, j'ai déclaré une varicelle.

Cagoule piquante, lunettes intégrales, combinaison 1 pièce, silhouette tétraédrique, je glissais sur une piste autrichienne vers une victoire historique. Du moins, c'est ce que toute la famille m'a fait croire en célébrant Frédéric de France.

Il avait acheté une machine à Barbe à papa à des gitans de la banlieue parisienne. Après un apprentissage aussi collant qu'écoeurant, il a bu ses maigres profits à La Chaumière et n'a jamais remboursé ma mère. Il s'est ensuite lancé dans les brochettes.

Sauf qu'il voulait piquer notre terrain de foot. Alors je l'ai mis à terre d'une prise de judo cordiale. Mais il s'est relevé et a monté sa garde avant de m'envoyer un direct malveillant. À mon réveil, on m'apprit que son père était prof de boxe.

Comment une souris pouvait-elle la transporter et la glisser sous ma tête à mon insu ? Le silence de ma mère confirma mes soupçons : la petite souris n'existe pas. Et le Père Noël... Comment peut-il descendre par les cheminées de millions d'enfants en une seule nuit ?

En cachette, je survolais les aventures de Son Altesse Sérénissime à la recherche des passages salaces. Entre deux missions, le prince Malko Linge ne manquait pas une occasion de trousser une hôtesse de l'air dans des toilettes d'aéroports.

Installés dans la chambre, nous attendions la fin de Thalassa pour regarder Bernard Pivot. Mon père se délectait des bons mots de Jean D'Ormesson, je retiens les dérapages alcoolisés de Charles Bukowski.

Hors saison, ou la nuit, il offrait un vaste terrain de jeux interdits. Je le traversais pour aller à la plage, j'y ai dormi dans un bunker, j'ai dévalé ses pentes à vélo, j'ai lancé des frisbees par-delà les greens, mais je n'ai jamais fait un 18 trous.

Figés sur nos bancs, nous le regardions la parcourir du regard et du doigt, descendre, puis remonter avant d'arrêter son choix. Il relevait alors lentement la tête pour offrir un large sourire au malheureux élu.

Je pouvais alors m'installer dans le lit et regarder L'île aux 30 cercueils. Les 4 femmes en croix qui flottaient au-dessus de l'île de Sarek, la cellule à flanc de falaise et la lande brumeuse envahissaient la chambre.

Notre frère aîné avait testé différents scénarios. La technique la plus éprouvée consistait à jeter ses habits par le vide linge, descendre en pyjama en évitant les grincements de l'escalier, se rhabiller dans la buanderie et fermer le portail en douceur.

Ma mère préparait le repas, mon frère montait les rallonges, ma soeur dressait la table, mon père s'occupait du feu, j'essayais d'aider. Mon père ajustait son noeud papillon pendant que ma mère se séchait les cheveux.

Incrustés dans une étagère néo-bretonne, le matelas et le sommier se creusaient depuis deux générations. Une fois décroché du mur, je tirais le couvre-lit pour découvrir les draps à fleurs vertes et me glisser dans ce solide cocon à ressorts.

La salle à manger exposait un tapis persan, un lustre en cristal, des scènes de chasse, des tableaux orientalistes, une horloge sans pendule, une commode et un buffet Louis XV. J'ai gravé des rosaces sur le dos du secrétaire assorti.

Mon père m'a guidé sur l'allée de gravier de la Pelonnière. Ces graviers qui s'étaient si souvent incrustés dans les paumes de mes mains. On a essayé la pelouse, trop instable. On a essayé les contre-allées, trop étroites. Et toujours ces graviers. Il a pourtant réussi à me lâcher.

Mon père collectionnait les livres, les tableaux, les meubles, les massues polynésiennes... Il confia ses timbres à ma soeur, au grand soulagement de mes frères. Je pris le relais le temps de pouvoir situer le pays magyar.

Je ne sais pas si mon père les conservait depuis l'enfance et comment elles ont fini par intégrer nos jeux de guerre. Et je ne sais pas non plus qui a eu l'idée de donner ces noms à deux chatons bagarreurs.

Nous avions mouillé au nord des Ébihens, derrière les Haches. Débarqués sur la plage, nous sommes tombés sur un gisement de lançons. Par équipe de 2, l'un grattant le sable, l'autre les attrapant au vol, nous avions amassé le repas du soir.

Nous observions la même timidité lors des rencontres de famille. Un soir, mon père a partagé son diagnostic et laissé en suspens son pronostic. L'image que je garde d'elle est un visage lisse derrière un film plastique, au milieu d'une salle étincelante.

Elle se coiffait en pétard, comme Billy Idol. Sa chambre était couverte de posters. Sa mère venait de Pont-Aven, son père de Madagascar. Il était saxophoniste et faisait mariner du piment dans des bouteilles d'huile. Je remontais ma mèche en l'attendant sur les marches de la place de la Mairie.

L’icône d’une vie heureuse ou le cliché d’un ennui longuement partagé.

Je disposais juste d'une journée à moi, loin des bruits de l'école.

Nous n'avons jamais été aussi proches l'un de l'autre que ce jour-là.

Nous sommes tombés en panne d'essence à Saint-Domineuc.

Les dimanches d’automne s’étiraient jusqu’au soir.

Elle venait de perdre son frère.

Elle avait douze ans, il en avait huit.

Elle la soprano, lui le ténor.

J’avais battu mon frère de plus d’un an dans cette molle expérience.

Chaque participant repartait avec une godaille colorée.

Je n’ai jamais vu mon père jouer.

Ses deux fils sont devenus médecins.

Marvin Gaye est mort le 1er avril 1984, descendu par son père.

...la liberté guide nos pas...

Le sol des églises est souvent glacial.

Une voiture passant par là a emporté Oscar dans la nuit.

Mon corps possède le rythme.

Le prof de Sciences Nat. passa au rouge avant de me virer.

Son voyage à lui était réellement imaginaire.

Leurs enfants sont partis les chercher aussi loin que possible.

À 70 ans, il était le soleil.

En apprenant la faute, son père l’avait giflé en pleine noce.

J’ai cessé de le voir le jour où il m’a invité chez eux.

Jean-Baptiste vivait son dernier été.

Mes frères et ma soeur avaient déjà quitté la maison.

Le gouvernail s’est brisé avec l’orgueil de mon père.

À la fenêtre du bureau, mon frère et son copain me regardaient, hilares.

L’horloge rythmait son récit.

Et je n'ai jamais pu lire les aventures d'Arsène Lupin.

Avec des peut-être, on ne réécrit pas le présent.

J’ai jeté la pièce dans un buisson, derrière une grille.

Finalement, une école pas très républicaine.

Les meilleurs bonbons sont acidulés.

Il souffrait d’une maladie de la mémoire.

J’ai saisi sa raquette en bois et l’ai brisée contre les marches du perron.

Et dans un coin, les toilettes à la turc, pour les chauffeurs.

Un jour, il nous retrouvera pour assouvir sa vengeance.

Une fête militaire et laïque.

Nous avions inventé le scrapbooking vénérien.

Je réfléchis à deux fois avant de passer le Rhin.

Je sens encore la farine en suspension.

Le plaisir est dans les préliminaires.

On ne mérite pas ce qui est acquis.

J'y transporte encore les miens.

Qui a fini par échouer dans le jardin de la Pelonnière.

Et bientôt le moment de passer le dernier 45 tours de David Bowie.

Les chats n'ont pas de maître.

Nous avons roulé sans un mot jusqu'à la maison.

Une maison secondaire est un luxe de liberté.

Il a disparu en cassant la ligne qui nous reliait.

Mon père l'a congelé pendant 15 ans avant de ne pas l'empailler.

Un terrain de jeu inquiétant.

Certaines limites sont faciles à atteindre.

Un mauvais voleur apprend vite à être honnête.

Un vulgaire lotissement a balayé ce monde clos et distingué.

Incrédule, j'attendais le générique, et la fameuse séquence de la douche.

Il nous a laissé partir, assuré que la leçon était apprise.

Présentateur est un métier difficile.

Les carottes se mangent crues.

Je désespère de ne jamais arrêter.

Remonter le temps pour toucher la corde sensible.

Hypnotisés par ses profondeurs, nous virions de bord avec soulagement.

Mon 1er et dernier calembour, mais je me déguise toujours avec plaisir.

Certains livres, même médiocres, peuvent guider la marche.

Mes tableaux trônent maintenant dans son salon, et je ne dessine plus.

Mais je n'ai toujours pas croisé Dieu.

J'ai raté de peu une carrière de footballeur professionnel.

Elle a cessé de fumer en le quittant.

Je n'arrive toujours pas à l'imaginer derrière un comptoir.

La porte et la caisse enregistreuse carillonnent encore.

Je roule sur du tissu synthétique.

L'âge où le présent est un problème.

On peut voyager en fer à repasser.

L'argent est une culpabilité atavique.

La douleur anticipée arrache des sourires crispés.

Mais bien décortiquées, elles avaient la blondeur de l'or.

Je continue de jouer avec des éléments basiques.

La parole dort jusqu'au réveil.

Mais c'est un scanner qui l'a emporté.

Je n'aime pas être contrarié.

Les stéréotypes se reproduisent, pas les idées.

Je pêchais le gobie à la bernique.

Ma génération avait un nom.

Un repas à l'ombre du soleil d'été.

J'écoutais Enola Gay et montais sur le préau du lycée voisin.

La valeur des choses sans valeur.

Je remontais 250 ml de fraîcheur.

J'ai appris depuis, à choisir mes voyages d'après le menu.

Je découvrais que la pauvreté pouvait côtoyer notre confort.

Je devinais le menu dans l’ascenseur.

Cette cicatrice s'ajoute aux crevasses qui sillonnent mon crâne.

Nous touchions à l'enfance de nos parents.

Chaque carreau racontait l'histoire d'un rêve d'enfant.

Je me décoiffe toujours en sortant de chez le coiffeur.

Je continue d'apprendre à vivre avec et à lutter contre.

Son regard a plongé dans l'abîme avant de balayer les débris.

Je perçois encore la pente du parquet qui glissait jusqu'à l'escalier.

Une goutte de nectar en plein océan.

Leur vol suspendait le temps.

À côté, les disques de mon père me semblaient bien insipides.

Les vacances me rendent malade.

Arrivé bon dernier, j'attends toujours ma médaille.

Le non-sens des affaires familiales.

Mieux vaut connaître son adversaire avant d'entamer la partie.

Aucune raison de garder la foi.

Sexe, violence et marque-pages.

Le talent malicieux face au génie subversif.

J'aime ce paysage sans les golfeurs.

Leçon apprise ou pas, la prise de parole reste une épreuve.

Les draps ne suffisaient pas à me protéger.

Il a enduré quelques colères avant que nous puissions suivre la voie.

Je saluais poliment les invités avant de disparaître.

Sel, sable et coups de soleil rendaient l'opération délicate.

Je n'ai jamais réussi à les effacer.

Et je continue de pédaler.

Le temps de ranger mon esprit à des fins plus utiles.

Le mal sans nom contre le bien en haut-de-forme.

Enfarinés, frits, puis citronnés, leurs têtes craquent sous la dent.

Un sourire effacé.

Elle avait 18 ans, j'en avais 17.