Face Facebook Préface

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Sole meunière

Je préférais manger chez ma grand-mère plutôt qu'à la cantine.

Elle me servait parfois une sole meunière accompagnée de pommes de terre vapeur, assaisonnée de beurre, de persil et d'un filet de citron. D'autre fois, c'était une escalope de veau recouverte d'une fine tranche de lard et d'un coulis de tomate.

Je devinais le menu dans l’ascenseur.

Le sellier

Je rendais visite à ma grand-mère après mes balades en roller.

Et je commençais toujours par descendre à la cave. L'odeur de la chaudière au fuel faisait place à celle de la terre battue alors que je me rapprochais du sellier. Elle y entreposait sodas et jus dans des caisses d'avant-guerre.

Je remontais 250 ml de fraicheur.

La braderie

La braderie du canal Saint-Martin a lieu chaque automne.

Je passais ainsi le mois de septembre à fouiller les caves et les greniers de la famille pour y dénicher quelques trésors. Vases hideux, vieux rabots, jouets désuets valaient plus par l'histoire qu'ils racontaient que par le profit que j'en tirais.

La valeur des choses sans valeur.

Mes cousins

Mes cousins me semblaient étranges.

L'un écoutait du cor de chasse dans sa chambre, l'autre affichait un poster du groupe Queen. L'un racontait la blague de Toto derrière l'église, l'autre conduisait le tracteur de son grand-père. Les uns jouaient dans la forêt, les autres se baignaient dans une rivière.

Loin de mon quartier protégé.

Bar au fenouil

Mon père avait ramassé le fenouil au bord d'un champ.

À la poissonnerie du bourg de Saint-briac, nous avions acheté un énorme bar. Ma mère l'avait farci de fenouil pendant que mon père attisait les braises de la cheminée. Le temps qu'il grille, l'odeur de poisson anisé avait empli toute la maison.

Un repas à l'ombre du soleil d'été.

La génération

La télévision jurait dans le décor lambrissé de la salle à manger.

Nous regardions religieusement le 20h. Et le silence régnait ce dimanche soir d'élection. Le visage de mon père se décomposait à mesure que l'image de l'élu se révélait. Mes frères et soeur exultaient tandis que mon père se retirait dans ses appartements.

Ma génération avait un nom.

Le Club

Mes grands-parents louaient une cabine sur la digue.

À côté du club des cormorans. Les enfants inscrits jouaient ensemble sur le sable, se suspendaient à la tyrolienne, sautaient au trampoline. À heures fixes, ils s'accrochaient à une corde pour descendre à la baignade en chantant.

Je pêchais le gobie à la bernique.

La campagne

Le cours commençait par une revue de presse.

Le maître nous faisait réagir autant sur la Route du Rhum que sur la campagne présidentielle. Deux d'entre nous prolongeaient le débat dans la cour. Le fils d'ouvrier pour Marchais, le fils d'avocat pour Chirac.

Les stéréotypes se reproduisent, pas les idées.

La petit dernier

J'étais le petit dernier.

Lorsque ma tante venait à Dinard, elle m'emmenait au magasin de jouets pour compléter ma base spatiale en Lego. Lorsque je tombais malade, mon père me préparait un jus d'orange et m'offrait une bande dessinée. Lorsque je voulais quelque chose, je l'obtenais.

Je n'aime pas être contrarié.

Les ventouses

Mon grand-père était souvent malade.

Il croyait aux vertus de la médecine traditionnelle. Allongé sur son lit, il se faisait appliquer des ventouses dans le dos. Ma grand-mère les chauffait une à une pour provoquer la succion et attirer le mauvais sang.

Je croyais qu'il allait en mourir, mais c'est un scanner qui l'a emporté.

Le monde du silence

Le Commandant Cousteau plongeait pour découvrir un ailleurs.

Nous plongions dans le silence pour taire nos sentiments. Les signes d'amour se résumaient à un geste ou un regard discret. Les conflits étaient vite étouffés et les rancoeurs se transmettaient comme on passe un plat.

La parole dort jusqu'au réveil.

Les cubes

Les jouets se trouvaient dans un banc néo-breton.

Parmi les raquettes de plage, les boules en plastique et les cyclistes en plomb se cachait un sac en toile de Nîmes. Il recelait un ensemble hétéroclite de volumes en bois qui a fondé plus d'un empire et ruiné plus d'un destin.

L'imagination en cubes.

Le foyer

Les dimanches d'automne humides.

Après le bain, nous nous retrouvions autour du feu, dans le salon. Mon père écartait les bûches et attisait les braises avant de poser la poêle à trous. Les châtaignes brûlaient les doigts, la coque se glissait sous les ongles et certaines étaient véreuses.

Mais bien décortiquées, elles avaient la blondeur de l'or.

Le fauteuil

Une salle d'attente toujours vide.

À croire que j'étais son ultime client. Pas patient pour 2 sous, je m'accrochais aux accoudoirs du fauteuil en entendant le chocs des outils sur le plateau de métal. Le plaisir qu'il prenait à jouer de la roulette me terrorisait.

La douleur anticipée arrache des sourires crispés.

L'arbre

Notre album de famille commençait par un arbre généalogique.

Pas celui de notre nom, mais celui de mon arrière-grand-mère, issue d'une noblesse finissante. Elle s'était mariée à un fils de peintre en bâtiment, devenu notaire. Ernest a perdu l'argent de ses clients aux courses et englouti la fortune de sa femme.

L'argent est une culpabilité atavique.

Sky

Mon grand-père vendait des Citroën.

Sa GS était une voiture à la pointe avec son tableau de bord futuriste et ses suspensions hydrauliques. Les sièges en sky brûlait la peau l'été. Mon autre grand-père roulait en Peugeot 104, une auto minimaliste. Le plastique qu'il avait laissé pour protéger les sièges collait à la peau.

Je roule sur du tissu synthétique.

La Brioche Dorée

Nous nous donnions rancard place de la Mairie.

Trop jeunes pour entrer dans un bar, nous passions nos après-midi à La Brioche Dorée ou au Free Time. Autour d'un café pour 4, nous passions notre ennui en discutant de l'amour, de la mort et de l'avenir qui ne venait pas assez vite.

L'âge où le présent est un problème.

La tarte aux pommes

Chaque mercredi, ma grand-mère venait à la maison.

Elle traversait le parc du Thabor avec une tarte enveloppée dans un torchon. Je gardais ma part pour le goûter que je prenais devant les dessins animés. Installée à la cave, ma grand-mère repassait le linge, chaussettes et caleçons compris.

On peut voyager en fer à repasser.

La vitrine

De longues jambes en plastique flottaient dans la vitrine.

Ma tante tenait un magasin où les femmes distinguées accordaient leurs bas à leurs toilettes. Elle grimpait à une échelle pour atteindre les articles et reprisait les mailles délicates sur une machine à coudre à pédalier.

La porte et la caisse enregistreuse carillonnent encore.

La descente

Ma grand-mère était discrète et distinguée.

Sa mère lui avait transmis un bar-hôtel-restaurant, La Descente de Plélan, au temps où l'on laissait ses chevaux place de la Mission avant d'emprunter le tramway départemental.

Je n'arrive toujours pas à l'imaginer derrière un comptoir.

La cuisine

Ma mère aime faire la cuisine.

En rentrant du travail, elle allumait une Royal Ultra Légère qu'elle remplaçait sitôt consumée. Elle préparait le repas la cigarette au bec jusqu'à l'arrivée de mon père. Lorsque l'alerte était donnée, elle éteignait son mégot dans l'évier et dissipait la fumée.

Elle a cessé de fumer en le quittant.

Le sport

Mon frère aîné était joueur de foot.

Mon grand-père pensait que j’allais suivre sa voie en m'emmenant chaque mercredi à l'entrainement. Il a abandonné en me voyant incapable d'aligner 2 jonglages. Je n'étais pas plus doué pour le volley, mais au bout de 10 ans, j'ai fini par être bon.

J'ai raté de peu une carrière de footballer professionnel.

La communion

Chacun son rite de passage.

Outre les cours de caté, il y a eu la chorale et la retraite. Certains dimanches, mon père m'emmenait visiter une église et assister à la messe. Puis il y a eu la cérémonie, les photos en aube blanche, le repas de famille et enfin, les cadeaux de récompense.

Dieu est une coquille vide.

Le beau dessin

J'ai longtemps dessiné, obstinément.

Les cours de catéchisme se déroulaient dans la chapelle qui jouxtait le collège public Anne-de-Bretagne. Chacun devait représenter une scène biblique. Ma mère est tombée en admiration devant les dessins de 2 enfants, pas le mien.

Mes tableaux trônent maintenant dans son salon, et je ne dessine plus.

La baleine blanche

Le héros de Jacques Lanzmann ne retrouve jamais son père.

Il marche en compagnie de son grand-père aux bords des routes, sur les chemins jusqu'aux cimes de l'Himalaya. Il se perd, découvre la sexualité et se construit une raison de vivre.

Certains livres, même médiocres, peuvent guider la marche.

Romain Michelle

Ma mère m'avait confectionné une panoplie en papier crépon.

Quelques coups de ciseaux et pointes de colle m'avaient métamorphosé en redoutable légionnaire romain. En y associant son prénom, j'ai décroché un sourire d'admiration. Je n'ai pas persisté dans le calembour douteux.

En revanche, je me déguise toujours avec plaisir.

Saint Georges

J'aime pas la piscine.

D'abord les vestiaires, puis les longueurs. Notre professeur avait gagné des médailles, puis, du volume. Assise au bord du bassin, elle débordait de sa chaise et de son peignoir, nous invitant à nager vers son obscure entrejambe.

Les mosaïques de la piscine Saint Georges ne m'ont jamais réchauffé.

La cassette

J'avais offert une cassette de vieilles chansons à ma grand-mère.

Sur le magnétophone de sa cuisine, Fréhel, Jean Sablon, Lucienne Boyer, Tino Rossi... nous transportais dans un passé lustré à la brillantine. Mon père, les yeux humides, n'a pas supporté plus d'une chanson.

Remonter le temps pour toucher la corde sensible.

La gitane

Ma 1ère cigarette fut une gitane.

Avec mon copain de l'école primaire, nous avions acheté la seule marque que nous connaissions. Un peu forte pour nos gorges juvéniles, elles avaient le goût amer de la transgression. Le paquet était caché derrière une pierre de la maison en ruine, au fond du jardin.

Je désespère de ne jamais arrêter.

La carotte

La table de conversion note-franc était rangée dans le secrétaire.

Les bonnes notes étaient récompensées par une somme d'argent. Un 18, 30 F. Négociable selon l'importance du contrôle et de la matière. Mon frère s'est payé quelques paquets de clopes en ajoutant un 1 sur certaines copies.

Une carotte peut servir de bâton.

La question à 100 francs

Le repas du soir était parfois le théâtre d'un jeu sérieux.

Mon père présentait avec enthousiasme la question à 100 francs : une énigme, un nom, une date étaient soumis à un tour de table ronde. Le gagnant récoltait une certaine considération.

Un vrai billet nous aurait sans doute plus motivé.

Ping-pong

La maison débordait de livres anciens.

Mon père les triait par piles sur la table de Ping-pong. Toujours en quête d'émotions, mon compère et moi-même voulions en tirer quelque profit. Un bouquiniste taiseux reconnu un ouvrage et menaça d'appeler le Docteur Murie.

Il nous a laissé partir, assuré que la leçon était apprise.

La messe

Le dimanche matin, ma soeur et ma mère repoussaient la table pour pratiquer un rituel postmoderne.

Faces à la télé, vêtues de collants lycra fluos et de jambières en laine, elles suivaient les pétulantes Véronique et Davina dans leurs gesticulations rythmiques.

Incrédule, j'attendais le générique, et la fameuse séquence de la douche.

Bonne balle

Le tennis-club de Saint-Briac dominait le Balcon d'Émeraude.

Tenue blanche exigée, jupette recommandée pour les jeunes filles, terre battue abritée des vents, professeur particulier suédois, tarifs aristocratiques protégeaient ses membres des marées estivales.

Un banal lotissement a balayé ce conservatoire des privilèges.

Semi-réfléchissant

J'ai volé des balles de golf à Exeter.

Pour impressionner des voisins bien-élevés, je voulais dévaliser une boulangerie. Ils faisaient le guet pendant que je remplissais mes poches de bonbons. La femme qui a ouvert la porte sans tain attendait le moment de nous surprendre.

Un mauvais voleur apprends vite à être honnête.

Champagne

Nous logions seuls dans l'appartement de ses grands-parents, à La Baule.

Une nuit, nous avons cambriolé une cave pour dérober des bouteilles de champagne. La première vraie cuite de ma vie s'est soldé par un étalage de vomie sur une épaisse moquette crème.

Certaines limites sont faciles à atteindre.

Zimmer eins

Les portes de la cave n'étaient pas encore repeintes.

Des inscriptions en lettres gothiques indiquaient Zimmer eins, zwei... Des allemands avaient réquisitionné la maison pendant la guerre. Derrière l'une des portes, une salle voutée en terre battue nous servait à stocker le bois et le vin.

Un simple terrain de jeu.

L'iguane

Mes parents ont ramené un iguane en bagage à main.

Ils soutenaient l'avoir sauvé d'une cuisson certaine sur une plage des Antilles. Installé dans un vivarium, il, elle pondait des oeufs vides et attaquait tout ce qui bougeait. Elle a survécu quelques mois.

Mon père l'a congelé pendant 15 ans avant de ne pas l'empailler.

Le bar

Nous trainions un leurre entre les îlots des Ebihens en quête d'un bar.

Mon père a coupé le moteur lorsque nous nous sommes accrochés. Nous avons tiré la ligne jusqu'au moment où un énorme poisson a surgit des eaux. Je le vois suspendu dans les airs, un oeil fixé sur moi.

Il a disparu en nous laissant cette image.

La pelonnière

Le nom de la maison était accroché à un portail fatigué.

Une étroite allée de gravier menait à la propriété. La bâtisse était sobre. Il y faisait toujours froid et humide. Mais elle s'ouvrait sur un immense jardin et l'on y respirait l'odeur des vacances.

Une maison secondaire est la seule chose de valeur que je possède.

Funérarium

J'étais seul dans la voiture, sur le parking du funérarium.

Mon père rendait visite à son beau-frère, fauché dans un accident de la route. Il est revenu après un temps indéfini pour s'installer calmement au volant, en pleurs.

Nous avons roulés sans un mot jusqu'à la maison.

Le maître des chats

À la maison, j'étais le maître des chats.

Blancs, noirs ou gris, ils ont occupé mon enfance de leur présence insaisissable. Ils m'ont appris la caresse, le jeu taquin et l'indépendance. Leur regard perçant et détaché m'a rendu déterminé et perplexe.

Les chats n'ont pas de maître.

China Girl

Cela se passait dans une cave ou un garage.

Des chaises alignées contre les murs, des gâteaux et des sodas disposés sur une nappe en papier. Quelques spots pour ne pas éclairer la piste et une sono pour diffuser les tubes. Les filles face aux garçons.

Et bientôt le moment de passer le dernier 45 tours de David Bowie.

Le bateau

Le bateau de mon père était une sorte de Muscadet, en plus grand.

Un voilier en bois que mes aînés ont poncé chaque printemps. Duquel j'ai découvert Fort La Latte. Dont j'étais parfois la figure de proue. Qui gîtait toujours trop pour ma mère. Qui trônait sur béquilles dans le jardin de la Pelonnière.

Qui flotte toujours dans mon esprit.

La charrette

Notre voisin de vacances, M. Boisse vivait seul dans une maison sans âge.

Il était souvent invité aux repas de famille, l'été. Pour leur anniversaire, mon frère et ma soeur recevaient une pièce de 50 francs destinée à être portée en pendentif. Il nous a légué une charrette qui servait surtout à distraire les enfants.

J'y transporte encore les miens.

L'héritage

Mes frères m'avaient légué leur trésor de billes.

En quelques années de récréations, ils avaient amassé des kilos d'agates, araignées et autres boulets. Chaque matin, je puisait dans le tiroir, sous mon lit, pour remplir ma bourse. Et chaque soir, je constatait l'érosion de cet héritage.

Mérite-t-on ce qui est acquis ?

Virages relevés

L'équipement : une truelle, des billes et des cyclistes en plomb.

La préparation du circuit était minutieuse. Lignes droites, chicanes et tunnels devaient s'enchaîner sur le sable lissé. L'inclinaison des virages était soumis à de nombreux tests. La ligne de départ tracée, le tour de France pouvait commencer.

Le plaisir est dans les préliminaires.

La farine

Je ne voulais pas aller en maternelle.

Ma mère avait cédé face à mes colères et me déposait chez ma grand-mère. J'aimais jouer seul. Marie essayait parfois de me conduire à l'école. Main dans la main; nous traversions alors le moulin Saint-Hélier, encore en activité.

Je sens encore la farine en suspension.

Les soldats de plomb

L’été de mes 12 ans, j’ai séjourné dans une sombre banlieue de Bremen.

Mon correspondant coulait des soldats de plomb pendant que je pleurais dans ma chambre. On mangeait des saucisses le matin et j’ai échangé 2 mots en 3 semaines avec cette famille étrangère.

Je réfléchit à deux fois avant de passer le Rhin.

Le carnet

La classe de 4ème G sentait les sécrétions hormonales.

Il circulait un carnet dans lequel chacun rivalisait d’inventivité pour exprimer ses obsessions sexuelles. Collages, dessins et textes salasses donnaient du corps aux mutations qui nous traversaient.

Ce recueil contient des secrets qui pourrait encore faire rougir.

La fête de la jeunesse

Des points blancs quadrillaient la cour de l’école Saint-Melaine.

Le cours de gymnastique était consacré aux répétitions de cette fête. Le jour de l’Ascension, les écoliers publics de Rennes défilaient tous de blancs vêtus. Le stade vélodrome devenait alors le théâtre d’une chorégraphie de masse juvénile.

Une fête militaire et laïque.

Le bouc émissaire

Chaque classe, chaque école a son souffre-douleur.

Le nôtre s’appelait Nicolas. Il était roux comme il se doit. Nous jouions à la mêlée en l’écrasant dans un coin. Dix contre un. Les maîtres ne s’en mêlaient pas. Il devait naturellement le mériter.

Se pourrait-il qu'il nous retrouve un jour pour assouvir sa vengeance ?

Papy et Mamy Route

Mon frère ainé avait imposé ce nom ridicule en voyant mon grand-père au volant de ses camions.

L'entrepôt se situait dans la cour de leur maison. Rien n’a bougé. Il subsiste les vieilles pompes à essence., le hangar, reconverti plusieurs fois depuis, les garages, les graviers.

Et dans un coin, les toilettes à la turc, pour les chauffeurs.

Björn Borg

Je portais son polo, son short et son bandeau en tissu éponge.

Mes frères et soeur faisaient des échanges dans la cour, motivés par les retransmissions de Roland-Garros. Je voulais participer, mais la différence d’âge me séparait d’eux autant que de Björn Borg.

J’ai saisi sa raquette en bois et l’ai brisée contre les marches du perron.

Alors, t’es marié ?

Cette question, Papy Route nous la posait à chacune de nos visites.

Son humour à répétition nous mettait mal à l’aise. Tout le monde semblait l’ignorer laissant l’atmosphère se charger de non-dits. En bout de table, il dominait les repas de famille par son décalage, son absence.

J’ai appris récemment qu’il souffrait d’une maladie de la mémoire.

La pêche

Une pièce dans une fontaine peut exaucer vos voeux.

Elles scintillaient dans le fond des bassins du parc du Thabor comme des promesses sucrées. Nous avions pensé plonger à l’insu des gardiens. Plus discret, un aimant suspendu au bout d’une cane nous a rapporté quelques précieux francs.

Le sucre est mauvais pour les dents.

La fessée

L’école Saint-Melaine sentait encore la troisième république.

Les tableaux noirs, les bureaux à encrier, les toilettes extérieures, le préau. L’appartement de fonction. La maîtresse qui tire les cheveux, assène des coups sur la tête., donne une fessée à l’écolière distraite.

Finalement, une école pas très républicaine

Dix francs

Une braderie est l’occasion de bien des affaires.

Il était chargé de cartons et m’a proposé dix francs pour l’aider à transporter un carton dans une remise. Qui est devenu un grenier. Puis un escalier. Pour finir en attouchement.

J’ai jeté la pièce dans un buisson, derrière une grille.

L’appel manqué

Nous aimions l’art, croyait-on, en toute innocence.

Elle était ma copine, lui, mon copain. La filière artistique devait nous emmener vers des ambitions pas encore affirmées. Elle seule a été appelée, et nous autres avons intégré un cursus classique.

Cet appel l'aurait peut-être sauvé de sa folie.

Arsène Lupin

Les aventures imaginées par Maurice Leblanc tiennent en plusieurs tomes.

Mon père avait placé cette collection dans la bibliothèque de ma chambre. Cherchant une nouvelle cachette pour dissimuler cigarettes ou autres trésors, j’ai creusé un volume sur quelques centaines de pages.

Dommage que je n’ai pas eu de bible sous la main.

Toile cirée

La décoration n’avait pas changé depuis l’après-guerre.

Ma grand-mère m’invitait dans la cuisine. Elle préparait du café et déposait sur la toile cirée une boîte de biscuits en métal. Elle prenait des nouvelles et commençait à raconter des histoires sur la fratrie de son mari, le clan Murie.

L’horloge rythmait les silences.

Le chef d’orchestre

Le jardin était encore en friche.

Un monticule dominait les broussailles et les massifs d’orties. L’armée que je dirigeais alors, paradait à mes pieds. Bientôt, les soldats se transformaient en musiciens et moi en chef d’orchestre, ma baguette invisible donnait le tempo.

Mon frère aîné et son copain, pliés en deux, m’ont fauché en plein vol.

Le Meltem

Nous naviguions au sud des Cyclades, cap sur Santorin.

Mon père ne voulait pas céder face aux rafales du Meltem. Mon frère et moi vomissions dans des sacs transparents en regardant ma tante prier en silence, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel.

Le gouvernail s’est brisé avec l’orgueil de mon père.

Rami

Le hall séparait la maison en deux.

Le soir, mon père regagnait ses appartements - le salon et le bureau. Ma mère s’installait à la table à manger pour enchaîner les réussites en écoutant la télévision. Parfois, je jouait avec elle une partie de Rami.

Nous sommes tous partis au plus vite de la maison de mon père.

Quint Flush

Le père de ma mère était joueur de cartes.

Les volets étaient déroulés, plongeant la pièce dans une ambiance nocturne. Un lampadaire éclairait la table à carte. Louis Bobet, père de Louison, était venu de Saint-Méen pour se faire plumer. Sans doute sa manière de dire adieu.

Jean-Baptiste vivait son dernier été.

Félix

Le salon de mes grands-parents tournait autour du billard français.

Chaque dimanche, je retrouvais Félix autour d’une table. Il m’apprenait les effets et le jeu de bandes. Brésilien, la quarantaine, Il portait un costume trois pièces et vivait en couple avec un militaire.

J’ai cessé de le voir le jour où il m’a invité chez eux.

Saints Innocents

J’observais mon grand-père comme un secret à percer.

Il racontait parfois comment ma tante avait été conçue dans le péché. Jean-Baptiste et Marie, encore mineure, s’étaient unis rue des Saints-Innocents. Quelques mois plus tard, ils se mariaient pour la vie.

En apprenant la faute, son père l’avait giflé en pleine noce.

Citroën LN

Tonton Marcel dormait dans la cour, sur le toit de sa LN.

Il arrivait des Seychelles plein de soleil et d’histoires de poissons multicolores. Dans les années 60, il promenait un couple de guépards dans les rues de Rennes. Il avait été vétérinaire, aventurier, pilote. Il racontait avoir perdu un avion.

À 70 ans, il était le soleil.

Scrabble

Oncle Georges était le seul frère de mon grand-père que j’aie connu.

Après une vie de médecin de campagne, il habitait avec sa femme Gisèle au rez-de-chaussée d’un HLM. Ils jouaient au Scrabble les volets clos. Lui respirait comme Dark Vador, elle ne respirait plus.

Leurs enfants sont partis les chercher aussi loin que possible.

Momo

Chaque année, ma mère rendait visite à Momo.

Elle avait été ergothérapeute à l'hôpital. Momo est tétraplégique et vivait alors dans un poumon d’acier. Je trouvais drôle qu'elle me pose sur son sarcophage et surtout étrange qu'il paraisse heureux de vivre.

Son voyage à lui était réellement imaginaire.

Mardi gras

Ma soeur m’a déposé à l’entrée du collège avec un sourire complice.

En descendant de sa Renault 5 orange, je sentis le trac monter. Mon déguisement allait rencontrer son public. Je marchais fier sur mes talons pour définitivement assumer ma partie féminine.

Le prof de Sciences Nat. passa au rouge avant de me virer.

Le démon

Le rythme possède mon corps.

Le Spider ouvrait ses portes aux teenagers d’Exeter every sunday afternoon. Nous sirotions des sodas avec nos corres en attendant le prochain tube. Je ne sais quel démon m’a poussé à participer à ce concours de danse. Et surtout, à le gagner.

Mon corps possède le rythme.

Oscar

J'aimais l'école, surtout la nuit.

Nous étions en pleine bataille de crapauds au formol lorsque nous avons croisé son regard. Disons ses orbites. Le squelette nous dépassait d’une tête. Disons d’un crâne. Nous traversions la rue avec ce nouvel ami lorsqu’une voiture a surgi.

Gisant sur la chaussée, Oscar est monté pour disparaître dans la nuit.

Les cerises

Mamy était pieuse et délicate.

Elle adorait entendre Tino Rossi chanter Le temps des cerises. Loin du symbole communard, Marie y retrouvait l’odeur de sa jeunesse. Son père chantait-il cet hymne à l’amour au repas dominical ? À ses obsèques, le prêtre a refusé de le diffuser.

Le sol des églises est souvent glacial.

La victoire...

...en chantant, nous ouvre la barrière...

Ma mère chantait systématiquement ce refrain en traversant La Victoire, sur la route de Fougères. Nous rentrions la fleur au fusil pour disputer je ne sais quelle bataille perdue d’avance. Elle nous ramenait simplement à la maison.

...la liberté guide nos pas...

Marvin Gaye

Mon frère aîné était toujours entouré d'une bande de copains.

Ils écoutaient les Rolling Stones, fumaient des Marlboro et jouaient au Tarot. Sa copine l'emmenait sur sa moto pour écouter du Funk, fumer des joints et jouer à être libre. L'exemple que je voulais suivre.

Marvin Gaye est mort le 1er avril 1984, descendu par son père.

Maison-Blanche

Ma grand-mère était comptable.

Mon père ne prenait aucune décision sans la consulter. Le père d’Yvonne était garde-barrière à Maison-Blanche. Enfant handicapée, elle croisa le chemin d’un chirurgien humaniste qui lui rendit l’usage de ses jambes. Son acuité sévère la garda alerte au-delà de 100 ans.

Ses deux fils sont devenus médecins.

Le melon d’Ernest

Mon arrière grand-père portait melon et amenait ses fils aux courses.

Je les imagine descendre de La Bouëxière en calèche. Je les entends parier sur un match de boxe chez Marie Cochet. Je les vois jouer leur vie sur une table de poker ou se réunir pour décider du mariage de mes parents.

Je n’ai jamais vu mon père jouer.

Beauvallon beach

Je portai un maillot rayé en diagonale blanc et mauve.

Lorsque l’homme perché en haut du cocotier donnait le signal, il fallait tirer au plus vite le filet. Le U tracé sur la mer se resserrait en cadence pour qu’une myriade de poissons dansent sur le sable blanc.

Chaque participant repartait avec un collier de poissons.

Flash Dance

Nous étions quatre. J’ai rigolé lorsque les fesses de la danseuse ont rebondi sur le rythme pop.

J’étais tétanisé. Au générique, je me suis retourné sur elle comme un revers de tennis. Nos langues ont tourné rapidement avant que la lumière nous sépare.

J’avais battu mon frère de plus d’un ans dans cette molle expérience.

Hot-dog

À 19h30, je descendais en patins à roulettes sur la digue.

Je faisais un tour, quelques pirouettes et commandais un hot-dog tomate-tartare-béarnaise. Je le savourais sur un banc, face à la mer, avant de retrouver mes grands-parents dormant en concert, dans leur lit ou devant la télé.

Elle la soprano, lui le ténor.

Gallic Hôtel

Le bâtiment domine la plage de l’écluse, à Dinard.

Les Le Bourdais et les Murie y possédaient un appartement. Dans ces anciennes suites, réaménagées après-guerre, s’entassaient les glorieuses familles. Mes parents ont peut-être fait connaissance dans l’un des ascenseurs.

Elle avait douze ans, il en avait huit.

Goût de sable

Je passais les vacances près du sable mais pas trop.

L’escalier grinçais. La chambre du deuxième étage était entouré de combles. C’est là que j’ai passé le plus morne des étés. Le goût de rien. Surtout pas du soleil. Ni de la mer. Ma mère semblait préparer à manger sans cesse.

Elle venait de perdre son frère.

Le grenier

Je vivais perché, caché, à l’écoute d’une possible inquisition.

Le grenier du garage tenait à quelques planches. Une lucarne laissait filtrer une lumière chargée de poussière. Quelques coussins composaient le salon où je fumais dans le silence.

Les dimanches d’automne s’étiraient jusqu’au soir.

Saint Domineuc

Nous avions 30 ans à nous deux, Pierre en faisait 12.

Ce jour du mois d'août, nous voulions danser au Pénélope, à Dinard. Il conduisait collé au volant de la R5 orange de ma mère, pour voir la route. Le videur nous a jeté, nous sommes rentrés vers Rennes.

Nous roulions sur les traces de mon frère aîné.

Mâchicoulis

La maquette représente un château-fort. Avec des créneaux, des meurtrières et des mâchicoulis.

Mon père avait passé son dimanche à préparer l'exposé que je devais présenter le lendemain. Nous nous étions installés dans son bureau, entourés de ses livres.

Les reliures sont des obstacles à la lecture.

Tisanes aux fruits rouges

Certains matins, je me préparais une tisane aux fruits rouges.

J'empruntais une Royal Ultra Légère à ma mère et remplaçais le tabac par ce mélange suave et parfumé. Quelques bouffées suffisaient à provoquer des vomissements démonstratifs.

Je disposais alors d'une journée à moi, loin des bruits de l'école.

Pointe de La Malouine

Mon grand-père fêtait ses 70 ans.

La photo le montre au bras de ma grand-mère. Le vent qui soufflait sur la Manche les enlaçait. En contre-bas, la mer répliquait de sa couleur émeraude. Ma mère nous a offert à chacun une reproduction, comme un exemple à suivre.

L’icône d’une vie heureuse ou le cliché d’un ennui longuement partagé.